Décryptage
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24 septembre 2021
Photo par Jacopo Landi / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Ce que cette semaine historique dit de la French Tech

Avec plus d'un milliard d'euros d'investissements annoncés en quelques heures par trois startups, l'écosystème s'est enflammé cette semaine. Ce qui ne doit pas l'empêcher d'ouvrir les yeux sur ses manques et ses responsabilités.

Plus d’un milliard d’euros levés par les startups françaises cette semaine, le chiffre donne le tournis. Sorare, Mirakl et Vestiaire Collective ont toutes les trois annoncé, en moins de vingt-quatre heures, des opérations financières pour pas moins de 1,2 milliard d’euros. Soit ce que la French Tech entière rassemblait en un an, en 2015. Mais aussi près d’un dixième de ce que l’écosystème devrait lever en 2021.

« Ce qui s’est passé aux États-Unis et en Chine est en train de se passer en Europe, s’est réjoui Cédric O, secrétaire d’État au numérique. Nous sommes en train de rentrer dans cette économie de l’innovation, qui fait la prospérité économique, les créations d’emplois, la capacité à soutenir technologiquement les grands défis. » Un satisfecit politique qui témoigne de l’enjeu que représentent aujourd’hui les pépites de la French Tech. Innovations de pointe, créations d’emplois… elles dessinent un nouveau discours de patriotisme économique, pendant tricolore de l’American dream.

Des chiffres hallucinants

Ces annonces sont historiques pour la French Tech à plus d’un titre. D’abord, Sorare dépasse pour la première fois la barre symbolique des 500 millions d’euros levés en une seule opération. Une bonne nouvelle pour l’écosystème tricolore qui peinait, jusque-là, à faire grimper les tickets au-delà de ce cap, même si plusieurs autres scaleups s’en sont approchées (Contentsquare en début d’année et Mirakl cette semaine). Pour rassembler 500 millions d’euros, les entrepreneurs ne sont plus obligés de passer par la case Bourse, que redoutent nombre d’entre eux.

Autre conséquence de ces financements qui explosent, la machine à licornes est lancée. Avec l’entrée de Sorare dans le club, la France en compte désormais entre 15 et 20 – selon les comptes d’apothicaire de chacun – ce qui la rapproche de l’objectif fixé par Emmanuel Macron de 25 en 2025. Mieux : les valorisations s’envolent ! La pépite du gaming pèse ainsi pas moins de 4,3 milliards de dollars. Mirakl, qui signe sa deuxième levée en moins d’un an, a vu la sienne doubler à 3,5 milliards. L’Hexagone comble petit à petit son retard sur les décacornes de ses voisins.

Enfin, l’écosystème a prouvé sa robustesse, en parvenant à faire émerger une licorne en moins de trois ans. Alors certes, l’exemple de Sorare relève davantage de l’exception que de la règle mais il prouve qu’un tel parcours est de l’ordre du possible. Pépite 100% made in France, pourrait-on dire, parce que contrairement à ses consoeurs Contentsquare et Mirakl, la licorne Sorare n’a pas eu besoin du marché américain pour se développer. Si elle ne l’a pas boudé, il n’a pas non plus été déterminant dans sa réussite. Un enseignement majeur à l’heure où la French Tech souhaite devenir le porte-drapeau d’un modèle européen de l’économie numérique.

Des lacunes à combler

Cocorico ? Bien sûr. Il faut se faire l’avocat du diable pour trouver à redire à cette semaine historique. Mais n’en déplaise aux esprits chagrins, c’est aussi en pointant ce qui reste à améliorer que l’écosystème devient chaque jour meilleur. À ce titre, les annonces de cette semaine esquissent deux pistes : les acteurs français du growth doivent encore gagner en puissance, tout comme les startups à impact si elles ne veulent pas être les sacrifiées de la croissance.

En effet, les trois levées annoncées cette semaine ont été menées par des acteurs étrangers – l’Asiatique Softbank et l’Américain Silver Lake. Pire, l’argent qui coule dans leurs veines est, là aussi, loin d’être majoritairement français. Si Sorare compte parmi ses actionnaires les fonds français Eurazeo et Partech ainsi que l’Européen Atomico, la plupart sont américains. Même constat pour Mirakl, dont Elaia est le seul investisseur tricolore présent au capital… Seul Vestiaire Collective a largement ouvert son capital à des acteurs européens : les Français Ventech, idInvest et Korelya ainsi que l’incontournable Bpifrance mais aussi les Européens Balderton et Eurazeo.

Souligner cela ne relève pas d’une coquetterie chauvine. Le gouvernement a beaucoup oeuvré ces dernières années à faire émerger un solide écosystème de financement de la croissance, notamment en mobilisant 3,5 milliards d’euros pour le plan Tibi, qui ont permis de créer un effet levier. Et si les millions qui pleuvent sur la French Tech sont une manifestation positive de ce dispositif, il n’en reste pas moins que les fonds français et même européens ne sont pas encore capables de mener des méga-tours de table au même titre que SoftBank, Tiger Capital ou d’autres fonds extra-européens.

D’autre part, si Vestiaire Collective et son offre de seconde main sont parvenues à se faire une place au soleil, force est de constater que le divertissement imaginé par Sorare et le produit dédié aux entreprises de Mirakl ont bien davantage attiré les investisseurs. À l’heure où la French Tech vante la Tech for Good et où le gouvernement insiste sur la nécessité de créer une troisième voie, face aux Américains et aux Chinois, fondée sur les technologies à impact, l’insolente réussite de scaleups qui n’ont aujourd’hui pas grand chose d’autre à offrir au bien commun que des retombées économiques résonne étrangement.

Les startups à impact devront trouver des modèles suffisamment attractifs pour aimanter les investisseurs et ainsi rivaliser avec les modèles plus traditionnels. À moins que les startups qui ne portent pas l’impact dans leur coeur de métier trouvent des moyens pour faire ruisseler leur réussite sur l’ensemble de la société ? Sorare a par exemple déjà annoncé que l’entreprise engagerait des initiatives pour soutenir la pratique du sport. Rendez-vous est pris.