Décryptage
Temps de lecture : 07'36''
18 octobre 2021
travail manuel intellectuel
© Coline Girard

Et si on en finissait avec la frontière entre travail manuel et intellectuel ?

[Dossier sur le futur du travail 2/5] La société a longtemps opposé métiers intellectuels et manuels, accordant un crédit plus important aux premiers. Mais la vague de néo-artisans et de reconversions vers les métiers du « faire » pourrait bien brouiller cette distinction.

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Et si on en finissait avec la frontière entre travail manuel et intellectuel ?
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« Quand j’ai franchi le cap de la reconversion, j’avais peur de m’encrouter, d’avoir un métier qui solliciterait trop peu mon cerveau, se souvient Jérôme Boisneau, ingénieur devenu maraîcher bio dans le Gers il y a plus de 10 ans. Aujourd’hui, je suis comblé par l’équilibre que j’ai trouvé dans mon métier de paysan, qui concilie travail de la main, expériences, recherches et tentatives d’améliorations permanentes ». Un témoignage qui va à l’encontre d’un stéréotype à la dent dure selon lequel il existe une série de métiers manuels d’une part, et une catégorie de métiers intellectuels, souvent considérés comme plus nobles, d’autre part.

Et ce clivage ne date pas d’hier. « Pendant l’Antiquité, à l’époque homérique, le travail de la main était extrêmement valorisé et les princes s’arrachaient à prix d’or les artisans, qu’ils pensaient dotés de pouvoirs magiques », rappelle Laurence Decréau, autrice du livre « Tempête sur les représentations du travail ». La démocratie athénienne a ensuite prohibé le luxe, et les objets y ont pris un caractère purement utilitaire. Les artisans, qui, à cette époque, devaient reproduire les mêmes chaises et tables toute la journée, n’avaient plus le temps de s’intéresser à la vie de la cité. « C’est là que démarre ce mépris pour l’artisan », explique la chercheuse. 

Les périodes historiques qui suivirent n’ont pas enterré cette perception, bien au contraire. « Au XVIe siècle, la redécouverte des textes anciens, latins et grecs, avec le mouvement Humaniste, provoque un engouement fou, poursuit Laurence Decréau. On perçoit leur lecture comme le sommet de la sagesse, le véritable Homme est lettré et capable de s’en imprégner ». Une euphorie qui s’accompagne en creux d’un dédain accentué pour toutes les personnes qui n’ont pas accès à ces textes, qu’on appelle les « bêtes brutes », explique l’écrivaine. Depuis, sans rester aussi marquée qu’à cette époque, la dichotomie entre travail manuel et travail intellectuel est ancrée dans les esprits des sociétés occidentales. 

Innovation et réinvention du savoir-faire

« Je ne comprends pas ce clivage, un artisan fait fonctionner sa tête tout le temps, insiste Tiphaine Chouillet, fondatrice de La Racine, un studio d’innovation dédié aux fabricants français depuis 2015. Ceux qui réussissent mettent vraiment du jus de cerveau dans leur métier : la fabrication d’un produit est le résultat d’un savoir-faire acquis ». Une vision partagée par Laure Lignon, directrice générale du fonds à impact Terre & Fils Investissement, qui investit dans les entreprises perpétuant les savoir-faire dans les territoires. Celle-ci ajoute à ces métiers de la main le caractère entrepreneurial qui se cache souvent derrière : « Les entrepreneurs de savoir-faire sont aussi souvent des entrepreneurs qui croisent des compétences managériales et stratégiques avec une sensibilité produit, un sens du geste et un gout pour la matière… Ces profils allient en un métier travail intellectuel et manuel », souligne l’investisseuse. C’est d’ailleurs en ce sens que La Racine a créé, avec le réseau Artisans d’Avenir et Matrice, le programme « Impulser », pour aider les artisans à ajouter une corde à leur arc en développant leur posture d’entrepreneur. 

Dans les métiers manuels, la question de la transmission de pratiques, de savoirs, mais aussi de valeurs est essentielle. « L’apprentissage passe autant par les mots que par les gestes, il y a du savoir et du faire dans les travaux manuels, avec une transmission sur le temps long auprès d’artisans expérimentés », ajoute Tiphaine Chouillet. S’ils deviennent entrepreneurs, ces créateurs et producteurs « entrent dans la même logique que des startuppeurs », affirme Laure Lignon. « On a l’habitude de regarder de près les entrepreneurs de savoir-faire, et ils partagent la même volonté d’innovation, de réinvention pour répondre à la demande aujourd’hui. Pas de perpétuation sans renouvellement du savoir-faire, qui passe par une vraie démarche intellectuelle ». 

« Paysan chercheur »

De son côté, Jérôme Boisneau est heureux de pouvoir alterner des « phases » de travail manuel et d’engagement intellectuel. « J’aime ce moment où mon cerveau lâche prise quand je désherbe les carottes, puis enchaîner avec des moments de création, de recherche dans mes pratiques de maraichage expérimental… Je suis ce qu’on peut appeler un paysan chercheur », se plait-il à se définir. C’est d’ailleurs pour cette stimulation qu’en plus de son activité d’agriculteur, Jérôme Boisneau accueille des formations, lui permettant d’enseigner les bonnes pratiques en maraîchage bio et de partager ses réflexions et essais. 

C’est sur ce même constat qu’est tombé Matthew B. Crawford, un philosophe devenu réparateur de motos, qui raconte son expérience dans « Éloge du carburateur », un livre devenu best-seller aux États-Unis. « J’ai toujours éprouvé un sentiment de créativité et de compétence beaucoup plus aigu dans l’exercice d’une tâche manuelle que dans bien des emplois définis comme ‘travaux intellectuels’ », écrit-il. Laurence Decréau, qui a étudié l’ouvrage, ajoute : « L’auteur se rend compte qu’en faisant de la mécanique, tout est convoqué : la mise en place d’une démarche hypothético-déductive pour comprendre le mystère de la panne, une culture du sujet -il faut en avoir vu passer beaucoup pour comprendre ce que ça peut être-, et tous les sens convoqués à travers le bruit, l’odeur et le toucher… C’est finalement une stimulation intellectuelle profonde dans laquelle tout le corps est mobilisé ».

Après avoir été éditrice de longues années, Laurence Decréau analyse d’ailleurs sa propre situation : « J’ai passé ma vie à retaper de mauvais textes, c’est un peu le même boulot qu’un réparateur de pannes, mais avec les mots ». 

La chercheuse, qui s’est attachée à étudier la vague de néo-artisans depuis quelques années, a vu dans la sortie de ‘L’éloge du carburateur’ un élément déclencheur : « Ce livre a été massivement lu et a un rôle conséquent dans cette vogue du néo-artisanat ». Dans le cadre de son ouvrage « L’élégance de la clé de 12 », l’autrice s’est entretenue avec des néo-artisans, « un homme sorti d’HEC, ancien directeur des ventes d’Andros devenu plombier, un journaliste devenu ébéniste, un ingénieur informatique passé vitrailliste… ». Au terme de ses recherches, elle en conclut : « La main a en fait peu d’importance, ce qui compte est la réflexion intellectuelle, la capacité de réfléchir et d’utiliser son corps pour le faire qui compte, insiste-t-elle Les personnes avec qui j’ai échangé ont gardé leur tropisme premier qui était intellectuel dans leur nouvelle profession… Pour être un bon artisan, il faut être intelligent ».

Mais alors cette tendance qui voit affluer les néo-agriculteurs et néo-artisans est-elle en passe de flouer la frontière entre métiers manuels et intellectuels pour revaloriser les premiers ? « Ce n’est pas un épiphénomène, il y a un vague de fond, le métier de col blanc et les fonctions ronflantes de cadres ne font plus rêver, répond Laurence Decréau. Un phénomène est en train d’envahir la jeunesse et l’envie de reconversion est de plus en plus soutenue au sortir des grandes écoles. Les jeunes veulent aller vers des métiers qui ont du sens, utiles à la société et dont on peut constater le résultat ».

Le poids de l’éducation 

Mais un obstacle bien installé empêche encore une revalorisation réelle des métiers qui demande de solliciter ses mains et son corps : l’éducation. « Le bac technique n’est pas du tout valorisé en France, contrairement à l’Allemagne par exemple », se désole Laure Lignon, appuyée par Tiphaine Chouillet qui déplore le fait que « les filières professionnelles représentent encore une punition pour les élèves qui n’ont pas de bonnes notes… Tout ça pour une histoire d’image, pas de salaire : il suffit de regarder combien gagnent les plombiers et ferronniers ! ». Même son de cloche chez Jérôme Boisneau : « Il y a quelques années, j’étais membre du conseil d’administration du collège de mon fils. En réunion de parents d’élèves, la proviseure s’est félicité de son bilan de l’année passée, puisqu’elle avait réussi à faire passer de 10 à 2 le nombre d’élèves passés en filière professionnelle… Cette idée préconçue selon laquelle ‘si tu n’y arrives pas avec ton cerveau, tu vas utiliser tes bras’ m’a mis à plat », se souvient-il, avant d’ajouter ; « Il reste du chemin à faire pour relavoriser les métiers dits manuels ». 

Encore une fois, il faut se référer à l’Histoire pour comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là. « Des siècles de politiques en matière d’éducation ont amené au modèle de la Ve République. Partant du principe que tout le monde doit avoir les mêmes chances, on a imposé à tous les élèves un enseignement abstrait, massifié, originellement conçu pour une minuscule tranche de la bourgeoisie, explique Laurence Decréau. Ceux qui ne se retrouvent pas dans ce modèle vont donc dans les ‘classes poubelles’, des lycées professionnels. Quand on a bâti un socle pareil depuis des siècles, les mentalités sont façonnées par ce modèle. Mais demandons-nous : chirurgien ou fondeur-métallurgiste, lequel est le plus manuel de ces métiers ? ». 

Les jeunes semblent donc prêts au changement. « Faire de l’argent est moins glamour qu’avant, les nouvelles générations, baignées dans les préoccupations de réchauffement climatique, pensent à ne pas faire imploser la planète d’ici 20 ans, ils se soucient d’une reconnexion au réel, d’une réparation de la nature, des objets, de la matière… Ils ne sont plus à convaincre, ce sont les parents qui bloquent », analyse Laurence Decréau.

C’est d’ailleurs sur cette interrogation que conclut Tiphaine Chouillet : « C’est la dernière barrière qu’il faut lever : un jeune, pour qui le regard d’un parent compte autant, sera-t-il soutenu s’il préfère se lancer dans la menuiserie plutôt que dans une école de commerce ? ».

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Article écrit par Heloïse Pons
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