Décryptage#agritech
Temps de lecture : 06'26''
25 octobre 2021
emmanuel-faber-africtulture-astanor-ventures
L'ancien PDG de Danone, Emmanuel Faber, à l'Elysée en 2019. GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Emmanuel Faber : « Les systèmes alimentaires et agricoles d’il y a 70 ans sont dans une impasse »

PDG de Danone pendant 5 ans, Emmanuel Faber a été démis de ses fonctions le 14 mars dernier. Sept mois plus tard, il rejoint officiellement Astanor Ventures pour se lancer dans l’investissement. Il est revenu lors d'une interview pour Maddyness sur son combat depuis plus de 20 ans : la transition agricole.

ÉCOUTER L’ARTICLE
PARTAGER
SIGNALER UNE ERREUR ENREGISTRER PDF / EXPORTER
Emmanuel Faber : « Les systèmes alimentaires et agricoles d’il y a 70 ans sont dans une impasse »
00:00 - 00:00
00:00

Après plus de 20 ans dans l’industrie agroalimentaire vous avez choisi de rejoindre le monde de l’investissement au sein du fonds Astanor Ventures. Était-ce une suite logique pour vous ? 

Cela fait 25 ans que je milite activement et que je suis engagé dans la transition vers un modèle agricole que j’estime plus durable, c’est-à-dire meilleur pour la santé des humains et la planète. Au cours des six derniers mois, j’ai été sollicité par des entrepreneurs du secteur mais aussi de la Silicon Valley, d’Asie, d’Europe ou d’Afrique. Rejoindre l’investissement est une continuité avec ce que je faisais auparavant – dans une moindre mesure.

En 2009, j’ai participé au lancement des fonds Livelihoods [fonds dont l’ambition est de soutenir les communautés agricoles et rurales, NDLR] financés par les crédits carbone pour mettre en place la transition agroalimentaire dans des centaines de milliers de fermes. Six ans plus tard, j’ai participé à la création du fonds Danone Manifesto Ventures, qui recouvrait un certain nombre des valeurs qui animent Astanor Ventures. David Barber [qui a été nommé partner chez Astanor Ventures au même moment, NDLR] a co-investi par le passé avec Danone Manifesto Ventures dans des marques de la transition alimentaire aux États-Unis. Intégrer le monde de l’investissement est vraiment une continuité avec ce que j’ai pu réaliser auparavant.

Qu’est-ce que votre expérience passée va vous apporter en tant que VC ? 

Je suis persuadé que les systèmes alimentaires et agricoles qu’on a construits il y a 70 ans sont dans une impasse. Le changement climatique arrive à toute vitesse et l’agriculture en est un facteur important mais elle est aussi un incroyable vecteur de solutions car, contrairement au pétrole, elle peut remettre le carbone dans le sol. C’est ce qu’on appelle l’agriculture régénératrice.

Il y a un besoin des entreprises nées dans l’ancien modèle de pivoter, elles le font à leur rythme. C’est ce qu’on peut appeler le peloton et il y a besoin d’une échappée. J’ai pratiqué en interne chez Danone pendant des années ces échappées.

Je vais maintenant les pratiquer chez Astanor en ayant les mains libres car on part d’une page blanche. Le fait qu’Astanor ait cette vision que la technologie et la science ne doivent pas remplacer l’humain et le vivant mais bien les remettre au centre de nos pratiques alimentaires et agricoles colle complètement avec ce que j’ai fait par le passé. 

Dans quels types de projets souhaitez-vous investir ? 

Je suis très marqué par les questions de diversité et de santé des sols. Je crois beaucoup à la façon dont la sélection variétale et la science peuvent aider à décupler le potentiel nutritionnel et l’efficacité environnementale des semences. Ayant dirigé une entreprise qui possédait des centaines de millions de consommateurs dans le monde, je suis également très marqué par la nécessité d’inscrire les stratégies alimentaires dans l’évolution des comportements. La couleur et la forme des produits induisent des comportements particuliers, cela touche aux neurosciences. J’ai également passé 20 ans à travailler sur les questions de microbiote et c’est le troisième sujet sur lequel je vais me focaliser.

Quel regard portez-vous sur le campus Hectar et son ambition de travailler sur la partie entrepreneuriale de l’agriculture ? 

Je trouve fascinant qu’on prenne enfin l’agriculture au sérieux. J’ai échangé avec les fondateurs sur ce projet lorsque j’étais PDG de Danone, on était partie prenante de ce genre d’initiative. Des plateformes de changement de pratiques agricoles ont déjà été créées avec des communautés d’agriculteurs, de fermiers, d’éleveurs il y a très longtemps. La différence que j’observe se trouve dans l’enseignement. Il y a 15 ou 20 ans, il n’y avait pas de cours sur la santé des sols, l’agronomie et ces choses sont en train de changer car on s’aperçoit que la solution va venir des changements de pratiques et de la prise en compte de la biodiversité. C’est super qu’on commence à mettre de l’argent de façon systémique vers l’innovation. On ne peut plus investir dans l’agriculture sans réfléchir à la façon dont on mesure les gains, les économies, les externalités positives que les techniques, les technologies et la science appliquées à la FoodTech et l’AgriTech vont apporter.

La technologie est souvent présentée comme une solution à tous les maux, également dans l’agriculture avec l’AgriTech. Mais est-ce qu’on mesure assez les bénéfices qu’elle apporte réellement ? 

Le venture capital s’applique à des solutions micro-économiques dans lesquelles la mesure de l’impact peut se faire. On mesure plus facilement l’impact d’une ferme comme Ÿnsect ou Infarm que d’un grand groupe. On sait que les taux de croissance des insectes sont plus rapides et permettent de réduire les maladies des poissons et animaux nourris avec. Tous ceux qui veulent s’en donner la peine dans le milieu des fonds d’investissement, de la FoodTech ou de l’AgriTech peuvent calculer cette mesure-là. Ces calculs sont importants aussi parce qu’ils permettent de regarder le business model sous d’autres filtres que le compte de résultat. Faire son compte de résultat carbone ou biodiversité permet vraiment d’aller plus loin dans l’innovation et le réglage des modèles économiques.

La taxonomie en Europe sur les fonds a pour objectif de renforcer leur responsabilité. L’article 9 de la directive européenne sur le sujet rend obligatoire la prise en compte des externalités climatiques ou environnementales. L’article 9.3 va encore plus loin et pousse à aligner les objectifs avec les Accords de Paris. Seuls 2% des fonds entrent dans les critères de cette directive européenne. Chez Astanor, 30% du carried interest des partners est directement lié à l’atteinte d’objectifs d’impact contractuellement décidés pour les différents investissements faits. De nouvelles normes extra comptables vont être testées en 2022 en Europe. La directive européenne prévoit de les appliquer à 50 000 entreprises sur les comptes de 2023. On passe du fantasme de la technologie qui va tout résoudre à des choses plus factuelles et normées. On pourra ensuite faire des comparaisons entre fonds, entre entreprises sur des critères très structurants.

Gorillas a levé un milliard de dollars alors que l’AgriTech peine encore à faire financer certains projets d’ampleur industrielle. N’est-ce pas complètement contre-productif ? 

L’agriculture régénératrice va commencer par être inflationniste car elle nécessite des investissements qu’il va falloir porter. Les coûts futurs du modèle actuel de santé sont tels qu’il y a une véritable logique à les préempter en investissant dans des modèles agricoles plus durables. L’agriculture régénératrice coûtant plus cher, il faut l’accompagner. Mais demain, lorsqu’on aura fini d’éroder les sols et qu’il n’y aura plus de carbone et que l’accès à l’eau sera en compétition avec d’autres besoins, l’agriculture régénératrice sera bien meilleure marché. Je n’ai aucun doute sur le fait qu’il y aura un retour massif sur ces investissements en plus de l’intérêt environnemental et humain. Dans ce contexte, je pense que si on ne considère pas la livraison de nourriture rapide dans un écosystème plus large en prenant en compte ses impacts, cela nous amène sur les remparts glissants du capitalisme.

La raison pour laquelle on trouvera toujours beaucoup d’argent pour Facebook ou des plateformes comme Gorillas, c’est que celles-ci permettent d’acquérir 100 millions d’utilisateurs en deux ans alors qu’il faut 30 ans pour refaire un sol. L’agriculture s’est géospacialisée et se convertit mètre carré par mètre carré et cela prend du temps.

Les fonds d’investissement cherchent des rendements à moyen terme et financent plus difficilement des sociétés dont le développement peut nécessiter une dizaine d’années. Que faut-il faire pour réussir à conjuguer cette urgence d’agir et le fonctionnement actuel des VCs ?

Il faut aller chercher ce que la biodiversité a de plus précieux à nous donner et que nous ne voyons pas aujourd’hui. Et cela nécessite du temps, c’est vrai et c’est un fait qu’il faut accepter. Mais je pense que la valorisation des externalités vient bousculer la performance financière et l’impatience des investisseurs. Je suis persuadé qu’on arrivera à associer ces besoins. Il y a aussi la possibilité d’hybrider du capital. On voit émerger des solutions où le venture capital à impact s’associe à des fonds dans le domaine concessionnaire. Cela va permettre de trouver des solutions pour avoir plus d’impact tout en respectant les bandes passantes de retour de risque de chacun des acteurs.

Article écrit par Anne Taffin
ÉCOUTER L’ARTICLE
PARTAGER
SIGNALER UNE ERREUR ENREGISTRER PDF / EXPORTER
Emmanuel Faber : « Les systèmes alimentaires et agricoles d’il y a 70 ans sont dans une impasse »
00:00 - 00:00
00:00