Décryptage par Frédérique Josse
21 avril 2022
21 avril 2022
Temps de lecture : 7 minutes
7 min
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Comment entreprendre quand on ne sort pas du sérail

La méritocratie est une illusion, affirme Adrien Naselli, auteur d’une enquête sur les transfuges de classe. Qu'en pensent les entrepreneurs qui n’ont pas coché les bonnes cases de départ ? Comment ont-ils dépassé ce plafond de verre ? Rencontre avec trois entrepreneurs et entrepreneuses qui cassent les codes.
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Crédit : Eduard Labar

Et tes parents, ils font quoi ? Père conducteur de bus et mère secrétaire, répond sans fard Adrien Naselli, journaliste et auteur d’un roman dans lequel il dépeint une France devenue société de castes*. C’est peu dire que ce schéma est, c’est vrai, peu fréquent dans l’écosystème startup, qui souffre encore largement d’un manque d’inclusivité. 

De l’aveu même du secrétaire d'État au Numérique, Cédric O, les trois quarts des fondateurs de startups françaises sont actuellement issus d’une grande école.

C’est précisément pour remédier à ce manque de diversité que Cédric O avait soutenu le programme Tremplin, initié par la " French Tech ", en 2019. Financé par le Programme d’investissements d’avenir (PIA), piloté par l’État, celui-ci a pour ambition d’aider des entrepreneurs qui ne possèdent pas forcément les codes à développer leur réseau et trouver des financements.  

Apprendre à oser, échouer, réseauter 

Katia Kuseke et Noëlla Ligan, co-fondatrices de Fresh Afrika -solution de précommandes de paniers de fruits récoltés et tracés en Afrique subsaharienne-, ont profité de ce programme en 2020. “Nous étions au stade de l’idée, sur un sujet de niche, tout en ayant un appétit de licorne, car on voulait changer les choses. Mais nous n’avions pas de porte d’entrée ni d’entourage dans l’univers des startups, qui nous semblait opaque”. C’est en lisant un article parlant du French Tech Tremplin qu’elles découvrent une passerelle possible. “Nous nous sommes toutes deux débrouillées seules pour faire des études et nous élever socialement”, décrit Noëlla Ligan, titulaire d’un MBA en marketing et commerce mais aussi photographe et vidéaste.

Ce qu’elles ont appris d’abord de ce programme, c’est avant tout que la mentalité d’entreprendre n’est pas innée. Elle s’acquiert et se travaille. “On fait et on s’adapte en cours de route, sans cocher toutes les cases. Aujourd’hui, on assume cet état d'esprit, d’essai permanent et notre ambition”, explique Katia Kuseke. Grâce aux rencontres qu’elles ont pu faire au sein de Station F où elles étaient incubées, les deux jeunes femmes ont aussi appris à oser, évoque Noëlla Ligan : “Oser rencontrer des entrepreneurs inspirants et leur demander conseil, oser parler de son projet, oser échouer…” Et ne pas hésiter, ensuite, à parler ouvertement de tous ceux qui leur ont tendu la main. 

Ce qu’il faut aussi maîtriser pour réussir dans l'entrepreneuriat, ce sont “les codes de la startup”, raconte Houcine Menacer, ancien analyste financier, aujourd’hui PDG de WinSide, qui a pour ambition de former à l’innovation et l’écosystème startup des demandeurs d’emploi en seconde partie de carrière et/ou issus des Quartiers Prioritaires de la Ville (QPV). “Je connaissais la structure d’une entreprise, comment faire une étude de marché ou un bilan prévisionnel etc. L'agilité, l’astuce, la résilience, je n’en manquais pas, car de là où je viens, sans ces qualités, on ne va nulle part ! Pourtant, je n’avais ni les codes, ni la posture de l’univers startup”, raconte ce trentenaire, aussi passé par le French Tech Tremplin et incubé à Schoolab.

Sortir de sa zone de confort 

Mais quels sont ces codes ? Houcine Menacer s’amuse : “Hier, je discutais avec mes collègues. La conversation était pleine d’anglicismes : sprint, roadmap, feedback, inbound… Et à un moment je me suis dit : mais qu’est-ce qu’on raconte en fait ? Je me suis regardé, avec mon jean, ma chemise à carreaux et mon Mac, et je me suis dit que j’étais moi aussi devenu la caricature startup ! Il ne manquait plus qu’un moka” , s’amuse t-il.  

Se familiariser à l’écosystème nécessite donc, évidemment, de se former à tout ce champ sémantique à priori abscons. Mais aussi d’acquérir des compétences techniques. C’est d’ailleurs ce que propose WinSide dans ses formations, notamment avec l’apprentissage d’outils (Airtable, Notion, Phamtombuster…) et de méthodologie, notamment pour la gestion de projet (design thinking).

Et puis, souligne Houcine Menacer, il faut comprendre que, derrière cet aspect “faussement cool”, se cache souvent une charge de travail très importante “qu’il faut être capable d’encaisser”. D’où l’importance, souligne-t-il, de se positionner sur un projet “passion”. “C'est un chemin difficile, parfois long. Il peut se passer plusieurs mois, voire plusieurs années avant de monétiser. Si ton projet ne te fait pas vibrer, tu vas t’essouffler. Alors mieux vaut s’assurer que l’on répond à un vrai besoin/problème et être prêt à faire des sacrifices pour y répondre”. Noëlla Ligan ne le contredit pas, elle qui répond aux mails le dimanche soir, portée par un projet à impact très fort, qui la fait “se lever le matin avec le sourire aux lèvres”. Mais elle estime aussi que le secret réside dans la capacité à “sortir de sa zone de confort, ne pas paniquer quand on ne comprend pas et à faire le tri dans tous les conseils que l’on reçoit”.

Oeuvrer avec et pas contre

Et l’avenir ? Et l’inclusion, dans tout ça ? Houcine Menacer, Noëlla Ligan et Katia Kuseke ne ferment pas les yeux sur le problème. Ils ne se sentent pas transfuges de classe, même si les deux jeunes entrepreneuses ont ressenti, au sein de leur propre entourage, une forme d’”immobilisme sociale”, “une crainte que nous nous fondions ou disparaissions totalement dans ce nouvel environnement, alors que nous sommes forcément toujours composées un peu des deux”. 

Ils ne ferment pas les yeux pour autant sur le système de reproduction sociale qui continue à perdurer. Et tentent justement, à travers leur projet, de faire bouger les lignes. WinSide permet ainsi à ses apprenants de tester leurs nouvelles compétences pour aider des associations à impact. Quant à Fresh Afrika, son objectif est de rapprocher les continents nord et sud en achetant uniquement des produits issus de petits producteurs isolés, qui fixent eux-mêmes le prix de leurs produits. 

Charlotte Jestin, directrice générale de la French Tech Grand Paris, fait chaque année le constat que les lauréats portent une véritable mission sociale : “Très souvent, nous observons que les candidats ont envie d’avoir un impact positif sur la société et que c’est l’un des objectifs de leur startup”. 

Tous sont pourtant conscients que beaucoup de choses restent à faire. “Faites un tour à Station F, vous constatez une certaine similitude dans les profils d’entrepreneurs”,  reconnaît Katia Kuseke. Mais tous trois considèrent aussi que les choses évoluent. Avec des dispositifs comme le Fighters Program, French Tech Tremplin, Female Founders fellowship, on sent qu’il y a une volonté de redessiner le profil de l’entreprneur”, , indique Noëlla Ligan. Parmi les personnalités qui inspirent les jeunes femmes face sujet, sont notamment cités Paul Lê, le fondateur de La Belle Vie, Kat Borlongan, qui “milite pour une diversité au sein de l’élite”, Anthony Babkine et son Diversidays, pour faire du numérique un levier d'inclusion et de diversité dans la tech, etc. 

Houcine Menacer partage aussi ce constat, lui qui envisage de renverser sa logique pour former les startups aux profils des QPV et qui salue la capacité incroyable de l’écosystème à “tout inventer à partir d’une feuille blanche”. Il estime que des acteurs se mobilisent, comme Florian Joufflineau, Directeur de l'impact social chez Epitech,”qui propose une excellente formation de développeur niveau bac +2 à des jeunes (16-25 ans) n’ayant pas le bac”, ou Etienne Gatti et son programme, la Scène, ​​qui forme des entrepreneurs issus de la diversité à la prise de parole grâce au concours de professionnels du théâtre et du cinéma.

Rapprocher les deux mondes 

Que faut-il faire, alors, pour sortir de l’entre-soi ? Pour Houcine Menacer, inutile de combattre ce système élitiste. “Mieux vaut l’apprivoiser pour le faire évoluer en y injectant des profils divers, sources de richesses”. Noëlla Ligan aimerait quant à elle que l’écosystème se regarde dans la glace et réinterroge ses pratiques. Pour elle, le combat contre l’endogamie dans l’écosystème startup se gagnera si “l’élite (s’il doit y en avoir une) comprend qu’elle doit ressembler au monde qui l'entoure, donc tel qu’il est aujourd’hui : hétérogène et varié. Ceux qui la composent aujourd'hui doivent prendre conscience qu’on peut venir d’un milieu populaire et travailler pour s’élever socialement. Et surtout, le moment venu, être capable de les accueillir au sein de cette élite”. Ce qui, aujourd'hui, n'est malheureusement toujours pas le cas

*"Et tes parents ils font quoi? Enquête sur les transfuges de classe et leur parents", Adrien Naselli (Editions JC Lattès)