Sur le Pier 70 de San Francisco, à quelques pas à peine du Chase Center, où évoluent les Warriors de Stephen Curry en NBA, c’est une usine à pépites qui tourne à plein régime. En effet, c’est là que se trouve Y Combinator (YC), le plus célèbre des accélérateurs de startups dans le monde. Depuis sa création en 2005, la fabrique californienne de champions mondiaux de la tech a notamment propulsé Airbnb, Stripe, Coinbase, Twitch, Reddit, Instacart, Dropbox ou encore Deel.
De l’extérieur, rien ne transparaît pourtant. L’immense bâtiment industriel n’affiche aucune pancarte laissant penser que des dizaines de jeunes entrepreneurs ambitieux s’arrachent les cheveux pour faire décoller leur projet. Seule la présence de nombreuses caméras indique le caractère sensible du lieu situé à Dogpatch, sur le front de mer sud-est de San Francisco.
De Mountain View à Dogpatch
Ce quartier, qui a été baptisé ainsi en raison des nombreux chiens errants qui déambulaient dans les rues il y a plusieurs décennies, était auparavant connu pour ses chantiers navals et ses entrepôts. Durant la Seconde Guerre Mondiale, Pier 70 était même l’un des sites de construction de navires les plus importants des États-Unis, avec 18 000 personnes qui ont travaillé sans relâche pour construire 72 navires de guerre destinés à se battre dans le Pacifique.
Depuis les années 1990, le quartier s’est gentrifié et c’est aujourd’hui une nouvelle typologie de travailleurs qui prend de l’ampleur à Dogpatch. En effet, Y Combinator y a débarqué à la fin de l’année 2023 car Garry Tan, le patron de l’accélérateur américain depuis trois ans, a décidé que San Francisco était «the place to be» pour construire une startup à l’ère de l’IA, et non plus forcément la légendaire «Silicon Valley». C’est au cœur de cette dernière que cette usine de pépites technologiques a carburé à plein régime pendant 17 ans, après quatre premières années entre la «Silicon Valley» et Cambridge, dans le Massachusetts. Mais dès 2013, Y Combinator avait ouvert une succursale à San Francisco pour plus proche de ses principaux investisseurs.
Avant de migrer pour de bon vers Dogpatch il y a un peu plus de deux ans, le campus original de Y Combinator se situait à Mountain View, à une bonne heure de route de San Francisco. Aujourd’hui, le 335 Pioneer Way est bien calme. Il subsiste seulement un logo Y Combinator, des photos et des chaises oranges à l’intérieur, qui rappellent le glorieux passé de l’accélérateur au sud de la baie de San Francisco. Mais c’est surtout la pancarte extérieure qui reste un objet d’attraction pour tous les entrepreneurs qui intègrent YC.
Encore aujourd’hui, ils sont nombreux à faire les 60 kilomètres qui séparent San Francisco de Mountain View, simplement pour prendre la pose devant le panneau iconique de Y Combinator et ensuite poster le cliché sur LinkedIn. C’est devenu un rite, voire un pèlerinage, pour obtenir les faveurs des dieux de la tech afin de surfer sur la vague du succès.
«5 % des entreprises de Y Combinator deviennent des licornes»
Pourtant, Y Combinator représente seulement trois mois dans la vie d’une startup. Trois mois, c’est court, mais cela suffit pour tout changer. A San Francisco, toutes les personnes que nous avons croisées et qui ont un jour expérimenté YC sont catégoriques : il y a un avant et un après. A la simple évocation du nom de l’accélérateur, leurs yeux s’illuminent, même si leurs cernes trahissent de nombreuses nuits d’insomnie pour que leur startup survive à l’épreuve du feu que représente Y Combinator.
Jason Freedman connaît bien l’accélérateur américain. L’entrepreneur américain est passé à deux reprises dans ses murs : en 2009 avec FlightCaster et en 2012 avec 42Floors, deux sociétés qu’il a revendues. Aujourd’hui, il veut redonner ce que YC lui a donné. C’est pourquoi il a lancé il y a un peu plus deux ans le fonds Orange Collective. Ce dernier est constitué d’alumni de Y Combinator pour soutenir les startups IA lancées par des fondateurs accompagnés par l’accélérateur américain. A ce jour, ce sont plus de 150 alumni de YC qui représentent le vivier de LPs du fonds. Celui-ci revendique un portefeuille de 115 startups, comme Starcloud, Vybe et Hamming AI. Parmi elles, certaines deviendront peut-être des licornes ?
Ryan Bednar, associé de Jason Freedman au sein d’Orange Collective qui est lui aussi passé par YC en 2011 avec Tutorspree et en 2017 avec RankScience, rappelle une statistique impressionnante : «5 % des entreprises de Y Combinator deviennent des licornes.» Un chiffre d’autant plus impressionnant que ce sont entre 200 et 400 startups qui intègrent chaque batch de Y Combinator tous les trois mois, soit quatre promotions par an représentant au total près d’un millier de startups.
7 % du capital contre 500 000 dollars de financement
Pour accompagner ces dernières durant leurs trois mois à YC, chaque batch est divisé en trois groupes, qui bénéficient chacun d’un Partner dédié pour distiller des conseils personnalisés aux fondateurs. Parmi les Partners de l’accélérateur américain, on retrouve de beaux profils comme Tom Blomfield, co-fondateur de Monzo et GoCardless, et même un Français en la personne de Nicolas Dessaigne, qui est passé par YC en 2014 avec Algolia.
En entrant dans l’accélérateur californien, les startups retenues doivent céder 7 % de leur capital en échange d’un investissement pré-amorçage de 500 000 dollars. Une pratique qui fait parfois l’objet de critiques pour un accompagnement d’à peine trois mois, surtout au sein d’une promotion surpeuplée.
Néanmoins, au vu de l’impressionnant track record de Y Combinator, il n’est pas étonnant que des entrepreneurs du monde entier postulent pour l’intégrer. Toutefois, ce n’est pas chose aisée. Car si YC est l’un des accélérateurs de startups les plus célèbres au monde, c’est aussi le plus difficile à intégrer (taux d'acceptation de 1 % parmi les dossiers déposés). Avec plusieurs dizaines de milliers de candidatures envoyées chaque année aux équipes de la structure américaine, il n’est en effet pas facile de tirer son épingle du jeu pour décrocher le précieux sésame d’accès.
10 minutes d’entretien pour faire la différence, un seul critère majeur
Si le projet d’une équipe fondatrice attire l’œil de YC, tout se joue lors d’un entretien de 10 minutes avec l’un des Partners de l’accélérateur, voire même Garry Tan, qui le dirige depuis 2023. C’est d’ailleurs ce dernier, qui avait validé la candidature de John Banner, à l’origine de la fintech Respaid visant à mettre fin aux impayés des PME avec l’aide de l’IA. L’entrepreneur français se souvient de la demande improbable de Garry Tan au moment d’aborder son batch de 3 mois chez Y Combinator : «Il m’a dit que je devais me lancer aux États-Unis en deux semaines maximum. Je suis un peu tombé de ma chaise, je ne m’y attendais pas, mais c’était bon conseil.» Aujourd’hui, Respaid compte des clients américains prestigieux comme Microsoft et DoorDash.
Mais passer l’étape de l’entretien à YC n’est pas à la portée de tout le monde. Cette expérience peut même s’avérer traumatisante pour certains. «L’un de mes meilleurs amis a pleuré pendant l’entretien, il était pourtant très intelligent. C’est une expérience professionnelle très dure», reconnaît Jason Freedman. Pourtant, le processus a l’air simple sur le papier. Pendant ces dix minutes d’entretien, dix questions sont posées, dont la moitié concerne une seule chose : la détermination.
«C’est le premier signal que l’on regarde. Avec des questions sur la manière dont les fondateurs se sont rencontrés par exemple, on arrive à mesurer la détermination d’une équipe fondatrice. Le reste n’est pas très important. On ne regarde pas la vision, c’est un piège. Sinon, Airbnb n’aurait jamais connu la trajectoire qu’on lui connaît aujourd’hui», explique Jason Freedman. «Ce n’est pas grave d’aller dans la mauvaise direction, mais il ne faut pas rester trop longtemps dans cette position», ajoute-t-il. Les Américains ont effet la réputation de savoir abandonner une idée quand elle va dans le mur. Mais plutôt que de parler d’échec, ils y voient un apprentissage. Là où le fait de tenter quelque chose sans succès est toujours assez peu valorisé en France et en Europe.
Comment YC a transformé Airbnb et Stripe
Justement, l’histoire d’Airbnb est assez éclairante sur l’impact de YC sur le développement d’une startup. Au départ, la société dirigée par Brian Chesky s’appelait AirBed and Breakfast (matelas gonflable et petit-déjeuner, ndlr), avec location d’appartement et petit-déjeuner compris donc. Mais c’est véritablement lors de son passage chez Y Combinator que l’entreprise américaine a fait évoluer son modèle pour se rapprocher de ce qu’elle est aujourd’hui.
«Brian Chesky dormait sur le sol en train d’éplucher les retours des utilisateurs. Car au-delà des revenus, ce qui compte vraiment est d’apprendre de ses utilisateurs. Il a donc dressé une longue liste de remarques sur ce qu’il avait appris, notamment sur le fait que le check-out était trop compliqué. Au bout de sept semaines chez YC, Brian avait émis des réserves sur l’intérêt de conserver le petit-déjeuner, mais il estimait qu’il était impossible de l’enlever à cause du nom de l’entreprise. Finalement, le petit-déjeuner a sauté. Au milieu du batch, les mots Bed et Breakfast ont été supprimés. C’était le premier pas vers Airbnb», raconte Jason Freedman.
Parmi les autres entrepreneurs connus passés par YC, on retrouve également les frères John et Patrick Collison avec leur fintech de paiement Stripe à l’été 2009, décidément une grande année pour l’accélérateur américain dont a été témoin de l’intérieur Jason Freedman. «Patrick allait directement à la rencontre des clients. Il restait deux ou trois heures avec eux s’il le fallait pour régler leurs problèmes. Ça valait le coup quand on voit où en est Stripe aujourd’hui», sourit l’entrepreneur américain reconverti en investisseur qui a misé sur plus de 200 entreprises issues de Y Combinator ces dernières années.
«Y Combinator ne demande que deux choses : écrire du code et parler aux clients»
Au total, ce sont plus de 5 000 startups, dont plus d’une centaine sont devenues des licornes, qui sont passées par Y Combinator depuis sa création en 2005 pour une valorisation cumulée de 800 milliards de dollars. Et pour chacune d’entre elles, comme Airbnb et Stripe, le passage au sein de l’accélérateur américain a consisté à faire des choses évidentes, mais à un rythme démentiel. «Sur les 11 semaines de batch qui mènent au Demo Day, les fondateurs ne doivent se concentrer que sur deux choses : écrire du code et parler aux clients», résume Jason Freedman.
Pendant trois mois, les entrepreneurs vivent ainsi uniquement au rythme de leur projet. Pas vraiment de place pour la vie privée ou les moments de détente. Même la bière de fin de journée à côté de l’accélérateur dans le seul bar du coin constitue un moment où les fondateurs cherchent à dénouer des problématiques techniques et business entre eux. Et des investisseurs de passage n’hésitent pas à les challenger. Bref, ça ne s’arrête jamais du matin au soir. Pas étonnant dans ce contexte que l’équipe de YC assure que les trois dans ses murs constituent bien souvent pour les entrepreneurs la période la plus productive de leur vie.
«Un Stanford et Harvard de l’entrepreneuriat»
Ces 11 semaines en apnée - Henri Deshays de Newfund affirmant d’ailleurs que «YC est une très bonne piscine» - se concluent par le Demo Day, le moment de vérité de cette session commando d’entrepreneuriat. Et pour cause, c’est une journée durant laquelle les fondateurs ont l’opportunité de présenter leur entreprise et leur produit à un panel d’investisseurs triés sur le volet. L’occasion pour les startups de prendre leur envol après Y Combinator avec une levée de fonds pour doper leur croissance.
Ces dernières années, des entreprises françaises comme Photoroom (Été 2020), Finary (Hiver 2021) ou encore Argil (Été 2024) sont passées par l’accélérateur américain. «YC, c’est trois mois de machine à laver. On était en mode hackathon», avait d’ailleurs confié Laodis Menard, co-fondateur d’Argil. En sortie de son passage au sein de l’accélérateur californien il y a deux ans, la jeune pousse tricolore, qui ambitionne de devenir un géant des avatars vidéo, a bouclé une levée de fonds de 4,9 millions d’euros avec EQT Ventures, le célèbre youtubeur Kwebblekop et Charles Gorintin, co-fondateur et CTO d'Alan.
Au final, Y Combinator apparaît comme une sorte de passeport entrepreneurial à San Francisco. Aller à YC, c’est comme aller à l’école pour réussir dans la tech. D’où le sentiment d’une «mafia YC» qui s’est emparée de San Francisco. «Y Combinator est la meilleure façon de créer des entreprises», estime ainsi Jason Freedman. «La vision de Y Combinator, c’est de faire un Stanford et Harvard de l’entrepreneuriat», résume de son côté Alan Huet, co-fondateur et CMO de Fundora, société qui regroupe les petits montants des investisseurs particuliers au sein d’un véhicule unique, de manière à atteindre une taille critique pour investir dans des fonds de private equity.
Depuis novembre dernier, cette dernière permet à sa communauté d’investir dans un fonds dont le portefeuille est constitué de startups passées par le célèbre accélérateur américain. Une manière d’ouvrir à un public plus large l’usine de champions de la tech qui contribue à entretenir la légende de San Francisco et de la «Silicon Valley».