Dans le tumulte technologique, un mot sature les feuilles de route : la durabilité. Mais derrière ce terme, une question persiste : et si concevoir durable, c’était surtout concevoir utile ?

Face à l'explosion des usages, la frugalité n’est plus une contrainte, mais une philosophie de conception indispensable à notre souveraineté.

L’illusion de l’abondance numérique

Le numérique représente 4,4 % de l’empreinte carbone nationale. Cette inflation crée une triple dépendance : énergétique, matérielle et géopolitique.

Concevoir un produit durable, c'est accepter de naviguer avec conscience dans un système qui ne l'est pas, en privilégiant trois piliers : la viabilité économique, l’impact environnemental et l’utilité sociale.

Le «Non-Produit» comme acte de gestion

La durabilité commence par une question radicale : faut-il vraiment construire ? L’innovation responsable consiste parfois à savoir ne pas produire.

Prenons l’exemple d’une application de tourisme durable. Si l’intention est noble, une analyse de terrain peut révéler un marché trop restreint et un modèle économique fragile. Dans ce cas, l’abandon du projet est un acte de gestion rigoureux.

C'est la fin du «Tech for Tech» au profit d'une approche réconciliant ROI (investissement) et ROE (environnement). À l’inverse, des initiatives comme Back Market, Yuka ou Bibak prouvent que la technologie peut faciliter des comportements vertueux lorsqu'elle reste frugale : pas de surdesign, juste l'essentiel pour un service industriel efficace.

Le PM : garant de l'efficience opérationnelle

Dans cette démarche, le rôle du Product Manager devient central : il n'est plus seulement un créateur de fonctionnalités, mais le garant de la sobriété. On estime que 70 % des fonctionnalités développées ne sont pas essentielles. Pour une entreprise, ce «gras» technologique représente une dette technique colossale et un coût de maintenance injustifié.

Le rôle du PM est d'élaguer le superflu pour concentrer les ressources sur le cœur de valeur et accélérer le time-to-market. Chaque ligne de code inutile est un poids mort économique et écologique.

De la vitesse à la justesse

Passer de la «vitesse à tout prix» à la «justesse d’impact» exige de rompre avec certaines pratiques. Loin des dark patterns — ces parcours conçus pour piéger l'attention ou forcer la consommation — un produit responsable cherche à simplifier et à respecter l'utilisateur.

Certaines plateformes complexifient volontairement les parcours de remboursement pour décourager l'usager : c'est un design d'évitement qui détruit la confiance sur le long terme. À l'inverse, la frugalité numérique privilégie des parcours épurés et transparents. La pérennité, économique et humaine, doit devenir un indicateur clé au même titre que le taux de conversion.

La technologie ne résoudra pas tout, mais elle peut faire partie de la solution si elle est pensée avec pragmatisme et humilité. La frugalité est un acte de design, un acte d'innovation, et peut-être le plus bel acte de résistance face à l’obsolescence de nos ambitions.