L’emploi dans la tech est à la croisée des chemins. Sans surprise, le coupable, ou plutôt le levier de cette transformation, se nomme l’intelligence artificielle. Le phénomène a été scruté à la loupe dans le cadre de l’étude annuelle menée par The Product Crew sur les salaires et l’emploi dans la tech. Et si l’envol de l’IA était encore poussif dans les entreprises françaises l’an passé, la dynamique s’est clairement accélérée au cours de l’année, mais avec des niveaux d’adoption très différents.
Aujourd’hui, l’IA n’est plus une option : c’est une priorité. «Les personnes qui ne prennent pas le virage de l’IA vont se retrouver progressivement éjectées du marché. Au contraire, ceux qui sont AI-native ont un vrai avantage», souligne Mathias Frachon, co-fondateur de The Product Crew. Avant d’ajouter : «Il y a une vraie hétérogénéité dans les entreprises, car l’IA crée des disparités dans les organisations. Il y a un remplacement silencieux dans les entreprises entre ceux qui ont pris le virage de l’IA et ceux qui ne l’ont pas pris.»
Un marché qui commence à reprendre des couleurs
Avec cette adoption croissante de l’IA dans les entreprises, c’est donc tout le marché de l’emploi dans la tech qui est en train de se restructurer. Et ce dans un contexte plutôt favorable alors que la moitié des salariés dans le secteur voulaient partir et obtenir une meilleure rémunération il y a un an. «Il y a six à huit mois, on a atteint le creux du marché, mais on a quand même senti que c’était lentement en train de se retourner depuis septembre. Il y a une amélioration progressive avec un marché qui est même ultra-dynamique pour certains profils», observe Mathias Frachon. Le mois de septembre 2025 a marqué tournant pour la French Tech. Et pour cause, c’est la première fois en deux ans que les startups françaises ont supprimé plus d’emplois qu’elles n’en ont créés. La faute à un climat économique et politique morose, amplifié par les craintes autour de l’IA.
Dans la continuité des années précédentes, l’heure est toujours à la stagnation pour les salaires. «Il y a une stabilisation mais pas encore de reprise», confirme le co-fondateur de The Product Crew. Quant au télétravail, qui était devenu la norme depuis la pandémie de Covid-19, le consensus s’est cristallisé pour octroyer une ou deux journées de travail à distance pour les salariés. «Le full remote est devenu très marginal, sauf pour les développeurs. Les recruter coûte cher et ils veulent du full remote», indique Mathias Frachon.
«On commence à voir des personnes seules qui gèrent des entreprises uniquement avec des agents»
De manière globale, l’IA pousse ceux qui embrassent pleinement cette révolution à se surpasser. «Il y a une transformation très profonde du marché de l’emploi, notamment grâce aux agents d’IA qui sont quand même assez dingues. Aujourd’hui, on commence à voir des personnes seules qui gèrent des entreprises uniquement avec des agents», observe Mathias Frachon. En effet, les agents permettent d’automatiser des pans entiers d’une entreprise (comptabilité, marketing, ventes, service client…). Une tendance qui s’accélère avec le «vibe coding» et l’envol de startups comme Polsia qui permettent de créer et gérer sa propre entreprise en seulement quelques clics. Ainsi, la multiplication des startups valorisées à un milliard de dollars sans aucun salarié n’est plus une utopie, mais une réalité dans un horizon très proche.
L'ère des licornes unipersonnelles risque d'avoir un impact énorme au niveau sociétal. En effet, face à la possibilité de construire des business aussi puissants sans mobiliser des ressources financières ou humaines colossales, cela pourrait doper l'appétit entrepreneurial de millions de personnes à travers le monde… et encore plus bouleverser un marché de l’emploi dans la tech déjà en pleine reconfiguration. «Face à l’urgence pour la tech d’atteindre la rentabilité, la culture de la performance et de l’impact business a pris le pas sur le reste avec l’IA qui rajoute un organe de contrôle pour vérifier l’impact de l’activité des collaborateurs. Pour l’instant, les humains supervisent l’IA, mais peut-être qu’il y aura bientôt une orchestration des humains par l’IA ?», s’interroge Mathias Frachon.
Les profils juniors marginalisés, mais…
Dans cet horizon quelque peu préoccupant, le co-fondateur de The Product Crew, émet notamment des craintes pour l’insertion professionnelle des profils juniors. «C’est un marché très dur pour eux, car beaucoup de rôles juniors sont automatisés. Par conséquent, une grande majorité des profils juniors risque de se retrouver marginalisée», estime-t-il.
Mais il confie voir tout de même une lueur d’espoir : «Une contre-tendance est en train d’émerger car les entreprises ont besoin de faire progresser l’adoption de l’IA dans leurs équipes. Et cela peut venir des profils juniors ! Par exemple, Shopify recrute des stagiaires pour essaimer l’usage de l’IA à tous les niveaux de l’entreprise.» Avec l’IA, c’est bel et bien une nouvelle ère du monde du travail qui est en train de s’ouvrir. Celle-ci se traduit par une course à la vitesse pour acquérir le plus de compétences d’IA. Sous peine de se faire marginaliser.