On parle beaucoup de souveraineté en ce moment : énergétique, militaire, technologique. Des débats légitimes, des enjeux réels. Mais il en manque un, plus discret, plus structurel, celui qui conditionne pourtant tout le reste : la souveraineté économique du quotidien. Celle des PME, des artisans et des indépendants. Ces derniers représentent 99,9 % des entreprises françaises et emploient près de la moitié des salariés du secteur privé, tout en générant plus du tiers de la valeur ajoutée nationale (INSEE, 2024). Ceux qui tiennent le pays et que l’industrie tech traite comme un angle mort depuis vingt ans.
Pourtant, depuis trois ans, le débat sur l’IA se résume à celui des emplois qui disparaissent. Toutefois, la vraie question est bien : combien d’entreprises peut-on faire naître grâce à l’IA, et surtout, grâce à qui ?
Parce que la réponse à cette deuxième question révèle une vérité que personne ne veut regarder en face.
L’entrepreneuriat, dernier mythe méritocratique
La création d’entreprise est présentée comme l’ultime ascenseur social. L’idée selon laquelle, avec une bonne idée et de la volonté, n’importe qui peut se lancer. C’est le récit dominant. C’est aussi, en grande partie, un mythe.
Les données sont sans appel. En France, 73 % des fondateurs de start-up sont issus de classes supérieures, dont un père ou une mère est cadre ou indépendant. C’est le résultat de la seule enquête académique sérieuse sur le sujet en France (Flécher, « Des inégalités d’accès aux inégalités de succès », Travail et Emploi, 2019), et le fait qu’elle date de 2019, sans jamais avoir été actualisée, est, en soi, révélateur du peu d’intérêt que le sujet suscite.
Ces profils se lancent avec un triple avantage : le diplôme, le capital et le réseau. Et cela n’a rien d’anecdotique : les équipes fondatrices comptant au moins un alumni de grande école de type HEC, Polytechnique, Centrale, ESCP, ESSEC, lèvent en moyenne trois fois plus que les autres (Tudigo, « Financement des startups, le grand déséquilibre », 2023).
Pourtant, en dehors de cet entre-soi, les chiffres racontent une autre histoire. Dans les quartiers prioritaires, les entrepreneurs démarrent avec 27 900 euros de capital initial, contre 44 500 euros en moyenne à l’échelle nationale (France Travail, 2024). En réalité, et c’est le chiffre que personne ne cite, leurs entreprises survivent mieux : 77 % sont encore debout après trois ans, contre 74 % dans le reste du territoire (ibid.). La capacité à entreprendre est là. Ce qui manque, c’est l’accès à l’infrastructure.
Cet entre-soi n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un biais structurel. On finance ceux qui ressemblent à ceux qui financent. On construit pour ceux qui ressemblent à ceux qui construisent. Et pendant ce temps, un milliard d’opérateurs non techniques, commerçants, artisans, gérants de PME, indépendants, font tourner l’économie réelle avec des outils conçus pour des profils auxquels ils ne correspondent pas.
De la fracture à l’opportunité économique
En 2024, seulement 9 % des entreprises françaises de moins de 50 salariés utilisaient au moins une technologie d’IA, contre 33 % des grandes entreprises (INSEE, enquête TIC entreprises, 2024). L’écart ne se réduit pas. Il s’élargit. Et sa conséquence économique est déjà visible : les entreprises utilisant l’IA concentrent aujourd’hui 49 % du chiffre d’affaires total de l’économie française (ibid.). Ce n’est pas un retard technologique. C’est une fracture économique en train de se cristalliser.
Mais il existe une mécanique inverse, encore peu visible, déjà à l’œuvre.
Prenons un cas concret. Un artisan plombier, seul, sans assistante, sans DAF, sans équipe commerciale. Il passe aujourd’hui deux à trois heures par jour à des tâches administratives : devis, relances, planification, réponses aux demandes. Deux à trois heures qu’il ne facture pas. Un agent IA correctement configuré peut traiter la quasi-totalité de ces tâches, sans formation technique, depuis un téléphone. Ce n’est pas de la science-fiction. C’est déjà le quotidien de milliers d’entrepreneurs dans quarante pays.
Mais au-delà du gain de productivité, c’est la barrière à l’entrée qui change. L’IA ne supprime pas les inégalités existantes, mais elle en contourne certaines qui semblaient jusque-là rédhibitoires, en remplaçant par du logiciel ce qui nécessitait auparavant du capital humain, du temps ou des relations.
Pour la première fois, quelqu’un qui n’a ni le réseau ni la mise de départ nécessaires à un entrepreneur parisien peut piloter l’intégralité de ses opérations depuis son téléphone, avec des outils qui étaient réservés, il y a cinq ans, aux seules entreprises dotées d’une DSI.
Le choix que l’on n’a pas encore fait
La France a une tradition de débat sur la protection. Ce débat est légitime. Mais il ne peut pas être le seul registre auquel on pense pour l’IA. Il en existe un autre, celui de la capacité d’action. Pas protéger un système qui s’essouffle, mais équiper ceux que ce système a toujours laissés de côté.
Le vrai enjeu de souveraineté économique n’est pas : comment protéger nos entreprises existantes contre l’IA ? C’est : comment utiliser l’IA pour faire émerger celles que le système actuel n’aurait jamais laissé naître ?
La réponse ne viendra pas d’un plan. Elle se construira entrepreneur par entrepreneur, dans l’arrière-boutique d’un commerçant de Clermont-Ferrand, dans l’atelier d’une artisane de Roubaix, dans la camionnette d’un électricien du Val-de-Marne. Des gens qui ont toujours su entreprendre. Et qui, pour la première fois, ont les outils pour le faire réellement.