Pendant des décennies, le contrat implicite du travail était clair : le salariat offrait la sécurité, l'entrepreneuriat exposait au risque. Cette équation, qui a structuré des générations de trajectoires professionnelles, est aujourd'hui en train de se fissurer. Non pas parce que l'entrepreneuriat serait devenu facile, mais parce que le salariat, lui, a profondément changé de nature.
Le marché du travail traverse une transformation rapide et profonde, portée par l'automatisation et les mutations économiques. Ce mouvement crée une pression bien documentée sur certains emplois, ainsi qu’une instabilité accrue des parcours professionnels. Une compétence recherchée aujourd'hui peut devenir obsolète d'ici quelques années. Une entreprise perçue comme solide peut être fragilisée plus vite qu'on ne l'anticipe. Dans ce contexte, la promesse historique de l’emploi est remise en question.
Une montée en puissance de l'entrepreneuriat
En France, l'entrepreneuriat connaît un essor structurel. Selon l'INSEE, plus d'un million d'entreprises ont été créées en 2023, et les créations en micro-entreprise ont été multipliées par 2,7 en dix ans. Nous avons observé cela non seulement en France, mais aussi dans le monde entier : 2026 a débuté avec une hausse record de l’entrepreneuriat, avec davantage de personnes devenant vendeurs pour la première fois sur Shopify. Cette tendance est visible depuis un certain temps déjà : depuis 2018, le nombre de marchands Shopify ayant réalisé leur première vente a été multiplié par 7. Mais ces chiffres ne s'expliquent pas par un simple effet de mode : ils reflètent une désillusion profonde vis-à-vis du salariat classique, et une recomposition des aspirations au travail.
Le désenchantement est d’abord d’ordre économique. Le salaire minimum n’a pas toujours suivi le rythme de l’inflation réelle, notamment celle des loyers, de l’énergie ou de l’alimentation. Beaucoup de jeunes actifs font aujourd’hui le constat qu’un CDI en grande ville peut offrir, dans certains cas, une liberté financière plus limitée que ce que ce statut semblait promettre à leurs parents. Le contrat implicite de “stabilité contre loyauté” s’est progressivement fragilisé, à la fois du côté des employeurs et des salariés, dans un contexte marqué par des restructurations, des plans sociaux et une forte volatilité sectorielle.
Il existe aussi une dimension générationnelle. La Gen Z n’a pas grandi avec l’idée d’un emploi nécessairement stable et prédictible, mais dans un contexte marqué par des crises, des restructurations et une certaine instabilité de l’emploi. Pour autant, sa relation au travail est moins guidée par la défiance que par une logique de curiosité et d’exploration des possibles. La sécurité n’est pas rejetée, mais elle n’est plus automatiquement associée à un seul parcours professionnel.
Cela se traduit par une forte aspiration à la flexibilité (horaires, lieu de travail, équilibre de vie) ainsi qu’à des trajectoires plus ouvertes, où la mobilité et l’expérimentation avant l’engagement prennent une place croissante. L’identité professionnelle n’est plus uniquement définie par un poste, mais par une succession d’expériences. Selon une étude IFOP sur la Gen Z au travail, plus de 7 jeunes sur 10 ont déjà envisagé de créer leur entreprise, contre une proportion nettement plus faible dans l’ensemble de la population active. L’entrepreneuriat devient ainsi une réponse à des aspirations que le salariat traditionnel peine de plus en plus à satisfaire.
Ce mouvement est enfin facilité par une baisse réelle des barrières à l'entrée. Les démarches pour devenir entrepreneurs ont été facilitées. Mais c'est l'écosystème entier qui a changé : outils no-code, plateformes de vente clé en main, réseaux sociaux comme canal de distribution gratuit, communautés d'entraide en ligne. Il est objectivement moins coûteux de tester une idée aujourd'hui qu'il y a quinze ans. Et de plus en plus, ce test se fait sans tout quitter : les "slasheurs" (ceux qui lancent leur activité en parallèle d'un emploi salarié) incarnent une nouvelle façon d'entreprendre, progressive et moins risquée.
Un risque qui change de nature
La distinction classique entre salariat et entrepreneuriat repose sur une opposition simple : la sécurité d'un côté, l'incertitude de l'autre. En réalité, le risque existe dans les deux cas, mais il prend des formes très différentes.
L'échec entrepreneurial n'est plus seulement une impasse. Il s'accompagne souvent d'un apprentissage accéléré, de compétences variées et d'un réseau élargi : autant d'acquis réinvestissables dans d'autres projets. À l'inverse, le salariat expose à un risque plus concentré, comme celui de la perte d'un emploi qui peut durablement fragiliser une trajectoire, surtout quand les compétences sont très spécialisées ou liées à un secteur en difficulté.
La structure des revenus joue aussi un rôle. Le salariat repose sur une source unique, là où l'entrepreneuriat permet de diversifier clients et activités, et donc de mieux absorber certains chocs économiques. Le salariat conserve en revanche un avantage réel : une protection sociale plus solide, face au chômage, à la maladie et pour la retraite. Cet écart se réduit progressivement, notamment depuis l'extension de certains droits aux indépendants, mais il reste significatif, en particulier en matière de chômage et de retraite.
Repenser l'équation
Dire que l'entrepreneuriat est devenu "plus sûr" que le salariat serait excessif : les revenus y sont plus incertains, les débuts souvent plus difficiles, les protections moins fortes. En revanche, dans une économie où la stabilité est remise en question, la sécurité dépend moins d'un statut que de la capacité à s'adapter, apprendre et rebondir.
D’autant que, plus qu’une multitude de trajectoires individuelles, l’entrepreneuriat est une lame de fond véritable. En France, les TPE et PME représentent plus de 99 % des entreprises et l'essentiel des créations nettes d'emploi. Entreprendre, c’est contribuer au tissu économique, créer de la valeur, des emplois, des dynamiques, et tracer la voie pour d’autres.
Dans un contexte multi-crise, ne serait-il pas stratégique de porter encore plus haut les entrepreneurs ? Ceux qui testent, qui osent, dont les compétences sont multiples, caméléons, et s’enrichissent avec le temps…à tel point que si demain ils jouent de malchance, ils sauront rebondir coûte que coûte. Rendre l'entrepreneuriat plus commun, c’est rendre l’économie plus résiliente : il est temps d’en faire une évidence et non plus le choix de quelques audacieux.