Comme beaucoup d’entrepreneurs deeptech, nous sommes partis d’un constat simple : l’Europe dispose d’une recherche d’excellence, mais peine encore à transformer ses avancées scientifiques en leaders industriels mondiaux. Aujourd’hui, dans le domaine du calcul quantique, ce constat est plus que jamais d’actualité. Et pourtant, l’opportunité est historique.
L’Europe possède des forces considérables. Nous bénéficions d’un tissu académique parmi les meilleurs au monde, d’un vivier de talents exceptionnel et d’un écosystème de startups capable de faire émerger des innovations de rupture. Les premières étapes de financement, notamment en amorçage, sont désormais solides et structurées. Sur la ligne de départ, nous sommes là. Mais la réalité est plus exigeante : la course ne se gagne pas au départ, elle se gagne dans la durée.
Le début d'une guerre d’attrition technologique
Le principal défi auquel nous faisons face est celui du passage à l’échelle. Faire émerger des champions capables de lever plusieurs centaines de millions d’euros reste difficile en Europe. Ce n’est pas une fatalité, mais le résultat de freins structurels, au premier rang desquels la fragmentation de nos marchés de capitaux. Pendant ce temps, nos concurrents accélèrent. Des acteurs comme Google, IBM ou Amazon Web Services investissent des milliards de dollars dans le quantique.
Nous sommes aujourd’hui au coude-à-coude avec eux et c’est en soi une performance remarquable, compte tenu des moyens nettement inférieurs que nous avons mobilisés jusqu’ici. Mais la dynamique change. Nous entrons dans une phase que je qualifierais de guerre d’attrition technologique. Dans ce contexte, il ne suffit plus d’être innovant ou même performant : il faut être capable de soutenir l’effort dans le temps, d’absorber l’intensité de la compétition, et de rester dans la course jusqu’au bout. Car il faut être lucide : dans le quantique, comme dans beaucoup de technologies de rupture, la logique est celle d’un «winner takes most». Être présent ne suffit pas. Il faut viser la première place.
Souveraineté économique et liberté stratégique
C’est là que se joue une partie essentielle pour l’Europe. Derrière le quantique, il y a bien plus qu’un marché : il y a une question de souveraineté économique et de liberté stratégique. Les technologies deeptech structurent notre capacité à décider, à produire et à innover de manière autonome. Cette responsabilité est collective. Elle concerne les entrepreneurs, bien sûr, mais aussi les investisseurs et les décideurs publics. Chacun doit comprendre le rôle qu’il peut jouer et, surtout, ce qu’il y a à gagner.
Il ne s’agit pas uniquement de rendement financier ou de réussite entrepreneuriale, mais de positionnement sur l’échiquier économique mondial. Dans un monde où le logiciel tend à devenir une commodité, notamment sous l’effet des avancées rapides de l’intelligence artificielle, les technologies matérielles retrouvent une importance stratégique centrale. Le quantique, comme d’autres domaines de la deeptech, porte en lui des transformations économiques profondes, mais aussi des enjeux de souveraineté majeurs.
Ne pas décider, c’est déjà perdre
Alors, l’Europe peut-elle gagner cette course ? Je le crois. Mais elle ne le fera pas en restant dans une forme de prudence excessive ou de fragmentation. Elle doit faire preuve d’audace. Elle l’a déjà fait dans son histoire récente, notamment dans des moments de crise où elle a su se mobiliser rapidement et efficacement.
Le moment que nous vivons est de cette nature. Il exige de repenser certaines règles du jeu, de créer des conditions de concurrence équitables et de mobiliser des moyens à la hauteur des enjeux. Nous avons les talents. Nous avons les idées. Nous avons même, dans certains cas, une avance technologique réelle. Ce qui nous manque encore, c’est le courage collectif d’aller jusqu’au bout de cette ambition. Le quantique n’attendra pas. Et dans cette course, ne pas décider, c’est déjà perdre.