On ne fait pas du nucléaire comme on lance une plateforme SaaS. Ici, les cycles se comptent en décennies, la réglementation impose des années de validation, et les besoins en capitaux dépassent largement les standards du capital-risque. À ce jour, aucun réacteur de nouvelle génération ne produit encore d’électricité, nulle part dans le monde.

En 2022, la France a pourtant fait le pari d’injecter près d’un milliard d’euros via France 2030 pour faire émerger une nouvelle génération d’acteurs. Onze startups du nucléaire innovant ont été sélectionnées. Quatre ans plus tard, le tri est en train de se faire. Et le critère de sélection est contre-intuitif : ce ne sont pas les plus “startup”, mais celles qui ressemblent déjà à des industriels.

Jimmy et Calogena en tête de course

Deux acteurs mènent aujourd’hui la course : Jimmy et Calogena. Ce sont les seuls à avoir franchi la phase 2 du programme France 2030 et à avoir engagé le processus de pré-licensing auprès de l’autorité de sûreté nucléaire.

En mars, lors du Sommet nucléaire de Paris, elles ont annoncé des levées cumulées de 180 millions d’euros. Jimmy construit une usine au Creusot. Calogena travaille déjà sur cinq projets représentant une vingtaine de réacteurs. En parallèle, NUWARD, le SMR porté par EDF, a dû reprendre son design à zéro à la mi-2024, illustrant la complexité extrême de ces développements. Dans ce secteur, l’itération rapide n’existe pas. Là où une startup logicielle pivote en quelques mois, une startup nucléaire passe plusieurs années à valider une seule étape de son design.

Naarea, l’échec qui éclaire le reste du marché

À l’inverse, le cas de Naarea vient rappeler la brutalité du secteur. Longtemps présentée comme l’un des fleurons français des mini-réacteurs, la startup avait levé environ 70 millions d’euros, dont une partie dans le cadre de France 2030, pour développer un microréacteur à neutrons rapides refroidi aux sels fondus.

Mais après un placement en redressement judiciaire fin 2025, la tentative de reprise par le groupe polonais Eneris a finalement échoué. Début 2026, le repreneur a lui-même déposé le bilan de la structure de reprise, évoquant la découverte d’éléments juridiques, sociaux et technologiques problématiques. Plus grave encore, Eneris pointe une “impasse technologique” sur le projet de réacteur, remettant en cause toute perspective de commercialisation dans les années 2030.

En creux, cet échec souligne une réalité : dans le nucléaire, la promesse technologique ne suffit pas. Sans ancrage industriel solide, sans maîtrise du temps long et sans capacité à absorber les aléas techniques, même les projets les mieux financés peuvent s’effondrer.

Otrera, un signal industriel avant même le produit

Otrera, fondée en 2024 et issue du CEA, se situe à un stade réglementaire plus précoce. Mais elle avance déjà sur un autre terrain : celui de l’outil industriel. L’entreprise développe un réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium, dans la continuité de décennies de recherche menées en France, notamment via le programme ASTRID. Elle a levé 20 millions d’euros à ce jour, emploie une trentaine de personnes, et prépare un nouveau tour d’au moins 30 millions d’euros d’ici la fin de l’année.

Surtout, elle annonce la construction d’une usine à Cherbourg, avec un démarrage prévu en 2027 pour une mise en service en 2029. Un investissement de plus de 40 millions d’euros, engagé bien avant toute mise sur le marché. Un signal clair : dans le nucléaire, l’industrialisation précède le produit.

Des startups qui n’en sont plus vraiment

Ce qui distingue ces acteurs, c’est moins leur technologie que leur posture. Tous ont fait le même choix : s’éloigner du modèle startup classique.

Ici, pas de promesse de disruption sortie de nulle part, mais l’industrialisation de briques issues de plusieurs décennies de recherche. Pas de dépendance au venture capital, mais un ancrage fort dans la filière industrielle. Le fondateur d’Otrera, Frédéric Varaine, dirigeait le programme ASTRID au CEA. Jimmy s’appuie sur la filière HTR, déjà exploitée en Chine et au Japon. Calogena est portée par le groupe Gorgé, qui affiche 3 800 salariés et 550 millions d’euros de chiffre d’affaires.

Ces entreprises empruntent la forme startup pour accélérer leur structuration, mais fonctionnent déjà comme des industriels. Ce modèle hybride marque une rupture silencieuse : dans le nucléaire, le capital-risque n’est plus le moteur principal, et la promesse de croissance rapide laisse place à une logique d’infrastructure, lente, lourde et capitalistique.

Une autre définition de l’innovation

Le chemin reste long, les incertitudes nombreuses, et les besoins en capitaux ne feront que croître à mesure que ces projets entreront dans des phases critiques. Mais une chose est déjà claire : le nucléaire ne récompense pas les mêmes qualités que le reste de l’écosystème startup.

Ici, l’innovation ne se mesure ni à la vitesse d’exécution ni à la radicalité technologique. Elle se joue dans la capacité à structurer, financer et faire durer des projets sur le temps long. Dans le nucléaire, ce ne sont pas les startups les plus agiles qui gagnent, mais celles qui acceptent, très tôt, de ne plus en être vraiment.