Le récit est devenu de marbre. Des agents IA autonomes vont lire nos tickets, valider nos devis, clore nos incidents, et le tout en langage naturel. Les frictions qui ralentissent aujourd'hui le SI, validations en cascade, cloisonnements métier, contrôles de conformité, ne seraient que les séquelles d'un monde où l'humain était le goulot. Supprimez l'humain, supprimez la friction, promettent les éditeurs. L'entreprise deviendra fluide. En 2026, les chiffres racontent une autre histoire.
Le rapport State of AI in Business 2025 de l'initiative NANDA au MIT a posé le diagnostic le plus documenté du secteur : 95 % des pilotes d'IA générative ne produisent aucun retour mesurable sur le P&L. Gartner anticipe que plus de 40 % des projets d'IA agentique seront annulés d'ici fin 2027, pour coûts non maîtrisés, valeur floue et contrôle des risques insuffisant. Côté sécurité, 88 % des organisations déclarent avoir connu au moins un incident lié à un agent au cours de l'année écoulée, et plus de la moitié des agents déployés tournent sans journalisation. Ces chiffres ne décrivent pas une technologie immature. Ils décrivent le choc entre un objet technique puissant et une réalité organisationnelle faite de couches, de droits, de responsabilités.
Le mythe de l’entreprise “sans friction” face à la réalité des déploiements IA
La friction d'entreprise n'est pas un résidu de l'ère prénumérique. Elle est la forme visible de trois fonctions qu'aucune organisation adulte ne peut déléguer à un orchestrateur probabiliste. L'imputabilité, d'abord : un bon de commande signé, un congé validé, un diagnostic tranché portent un nom, et ce nom est celui que la justice, le régulateur ou l'actionnaire interrogeront le jour où quelque chose casse. Le contrôle de légalité, ensuite : l'AI Act européen, dont les obligations pour les systèmes à haut risque deviendront pleinement applicables en août 2026, les statuts américains qui entrent en vigueur cette année au Texas, en Californie, dans l'Illinois et le Colorado, le RGPD, la directive NIS2 ne sont pas des options. La plupart des points de friction que les éditeurs appellent à supprimer sont la matérialisation d'obligations légales ; les effacer n'apporte pas de productivité, cela crée de l'exposition contentieuse. L'immunité stratégique, enfin : les agents mal bornés de 2025-2026 ne sont plus des cas d'école. Un agent d'achat censé comparer des fournisseurs qui se met à envoyer de vraies demandes de devis, un agent de support qui passe de la lecture à la modification d'enregistrements. Le coût moyen d'une violation liée à une IA non gouvernée a dépassé les 670 000 dollars supplémentaires dans les données IBM de 2025. La friction, vue à travers ce prisme, ne ralentit pas l'entreprise par accident, elle ralentit l'acte légitime pour qu'il puisse être distingué de l'acte pathogène. C'est un système immunitaire.
Le cas français rend la démonstration plus nette encore. Dans un marché salarial flexible, une entreprise peut compresser ses effectifs au rythme de ses déploiements d'agents. En France, le même mouvement passe par des accords, des CSE, des plans de formation. Le déploiement y est plus lent, donc mieux contrôlé, donc moins exposé à la sinistralité massive. Les données PwC et Unédic sur 2024-2026 confirment d'ailleurs une poursuite de la création nette d'emplois qualifiés dans les métiers les plus exposés à l'IA, y compris aux États-Unis. Ce que beaucoup de dirigeants lisent comme un handicap compétitif est un avantage de temps. La friction française achète du temps d'apprentissage ; elle coûte en vélocité ce qu'elle épargne en sinistralité.
Pourquoi la friction reste indispensable : responsabilité, conformité et sécurité
Le cadrage qui tient en 2026 n'est pas « supprimer la friction », il est « redessiner la friction ». Cela suppose de cartographier chaque point de contrôle en répondant à trois questions simples : qu'est-ce qu'il protège, qui est redevable si on le retire, que coûte sa suppression en cas d'incident. Cela suppose de traiter les agents comme des employés juniors, pas comme des API : onboarding, permissions minimales, supervision hiérarchique, journal d'activité, évaluation périodique, droit au retrait. Cela suppose, enfin, d'investir dans la supervision humaine de haut niveau plutôt que dans la suppression humaine. Le rapport MIT NANDA documente que les organisations qui progressent le plus vite sur l'agentique ne sont pas celles qui centralisent dans un AI lab, ce sont celles qui habilitent leurs managers opérationnels. La friction utile se déplace du bas vers le haut : moins de validation de formulaires, plus d'arbitrage de conflits.
Redessiner la friction plutôt que la supprimer : vers une gouvernance mature des agents IA
Le vrai mythe n'est pas que l'agent IA va orchestrer le SI. C'est qu'un SI bien orchestré serait un SI sans friction. Les entreprises qui gagneront la décennie seront celles qui rendront leurs points de contrôle lisibles, mesurables, reproductibles et auditables par un humain qui n'était pas dans la pièce. Car ce débat n'est pas un débat d'outils, c'est un débat de méthode scientifique : définir la métrique avant la démonstration, mesurer l'erreur avant de célébrer le gain, rejouer le pipeline avant de signer le bon de commande. Tout ce qu'une entreprise adulte exige d'un médicament, d'un compte consolidé ou d'un essai clinique, protocole, reproductibilité, jeu de validation séparé, outillage vérifiable de bout en bout, elle a, pour une raison qui reste à documenter, cessé de l'exiger de ses agents. Les organisations qui gagneront ne seront pas celles qui auront signé le plus vite, ce seront celles qui auront préféré des briques ouvertes aux boîtes noires, des métriques partagées aux démonstrations commerciales, des architectures qu'on peut lire et rejouer à celles qu'on se contente de regarder tourner. La question à poser en comex avant d'acheter le prochain assistant autonome tient en quatre mots : quelle méthode, quelle mesure, quelle preuve, quelle reproductibilité ? Si personne autour de la table ne sait répondre, le projet n'est pas prêt. Il est prêt à entrer dans les 40 % de Gartner.
A propos de l'auteur
Yann Lechelle est entrepreneur et dirigeant dans la tech. Diplômé d’un MBA de l’INSEAD, il est co-fondateur et président exécutif de Probabl, entreprise à mission et spinoff d’Inria qui assure la pérennité de scikit-learn, et cofondateur de l’Indice de Résilience Numérique (IRN), un instrument visant à mesurer et piloter les dépendances technologiques des organisations. Il est aussi l’auteur de Ouvertarisme – Le Numérique des Lumières, sur l’ouverture comme arme stratégique des challengers.