Décryptage#MaddyMoney
7 janvier 2021
britt gaiser

4,3 milliards d’euros levés en 2020, une année très contrastée

Pour la première fois, les startups françaises, avec 10 années maximum au compteur, ont connu une très légère baisse en matière d’investissements. Mais en pleine crise économique, elles ont tout de même collecté près de 4,3 milliards d’euros en 2020. Signe d’une certaine robustesse.

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Montant
4,271G€
Nombre d’opérations
586
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2020 n’a décidément pas été une année comme les autres. Et cela se ressent en matière d’investissements dans l’écosystème français. Selon nos calculs, réalisés sur la base des données fournies par les startups âgées de moins de 10 ans, les levées de fonds sont en baisse pour la toute première fois. Ainsi, 4,271 milliards d’euros ont été engrangés au cours des 12 derniers mois – soit un léger tarissement d’environ 6 % sur un an. La performance n’en est pas pour autant mauvaise, notamment compte tenu de la crise économique majeure qui découle de la pandémie de Covid-19.

Un écosystème de plus en plus mature

L’écosystème devient mature : les tours de table sont toujours plus conséquents. Signe que les entreprises bien établies ont plutôt tiré profit de l’accélération de la transition numérique. « En 2020, lever a été plus facile pour les belles boîtes » , indique ainsi à Maddyness Boris Golden, partner chez Partech, selon qui les nouveaux venus ont tout de même aussi été « soutenus ». Si l’on constate une diminution du nombre d’opérations (passant de 712 à 586, soit -17,7 % sur un an), « il n’y a pas eu de changement dans le rythme des investissements en seed » , selon Boris Golden. En effet, d’après nos calculs, l’early stage représente encore près de 70 % des tours de table.

C’est la raison pour laquelle, si le ticket moyen est en progression par rapport à 2019 – 7,5 millions d’euros contre 6,8 millions – le ticket médian est identique et s’établit à 2 millions. « Les VCs avaient beaucoup d’argent à dépenser » , pointe Boris Golden, qui met en avant un « renforcement de la compétition » entre investisseurs du fait de l’intérêt grandissant des acteurs étrangers envers le marché tricolore. Les effets ne sont pas anodins. « Les fonds voient beaucoup de projets passer, car le nombre de startups explose. Ils se bousculent sur les mêmes dossiers, ce qui a fait gonfler les montants des opérations… et certaines boîtes ont été délaissées » , expose Romain Dehaussy, associé chez Cambon Partners, d’après qui la crise a permis aux startuppeurs de « prendre une ou deux ceintures de judo ». Et d’alerter les VCs : « Moins de séries A aujourd’hui signifie moins de séries C dans cinq ans. »

L’investissement a, du moins en volume, tendance à se décaler vers les tours les plus avancés. « Le capital donne l’impression de se diriger vers les champions » , confirme Philippe Botteri, partner chez Accel, qui ne s’inquiète néanmoins pas à ce stade pour les amorçages. Sur le montant total investi dans l’écosystème en 2020, le spécialiste estime « intéressant de noter que l’augmentation du nombre de gros tours de table ne suffit pas à compenser la baisse du nombre d’opérations » pour égaler le record d’argent levé en 2019.

Des financements toujours loin d’être paritaires

Régulièrement pointée du doigt, la difficulté pour les entrepreneuses à lever des fonds transparaît à nouveau cette année. Les jeunes pousses faisant état d’au moins une co-fondatrice ne représentent que 17 % du nombre d’opérations enregistrées. Un chiffre qui est, toutefois, en légère progression sur un an (+2 %). Aucune des startups du top 10 en matière de montants ne compte, par ailleurs, une femme parmi ses fondateurs. La parité est donc loin d’être une réalité. Mais les choses avancent, à en croire les investisseurs. « La diversité est poussée par les investisseurs et cela se traduit mécaniquement par une hausse du nombre de fondatrices » , se réjouit Philippe Botteri, qui concède être « loin de crier victoire ». Les VCs assurent que les porteuses de projets sont désormais plus nombreuses à se présenter devant eux.

« L’amorçage est libre des inégalités du passé » , appuie Boris Golden. Romain Dehaussy relativise, arguant qu’il faut « voir comment évoluent ces entreprises puisque peu de femmes sont à la tête de startups à forte valorisation ». Stéphanie Hospital, fondatrice du fonds OneRagtime, se demande, de son côté, « quand est-ce que 50 % de startups fondées ou co-fondées par des femmes ». « Même si les chiffres sont en progression, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour une parité dans l’entrepreneuriat » , poursuit-elle, affirmant qu’il s’agit d’une « opportunité de profiter de l’ascenseur social, tout en vivant pleinement ses passions et en ayant de l’impact ».

Notons, par ailleurs, que plus d’un tiers des jeunes pousses (35 %) ayant levé de fonds en 2020 ont été fondées par une seule personne – soit une augmentation de 3 % sur un an. Une réalité qui contraste nettement avec le discours d’une frange des investisseurs, qui disent privilégier les équipes composées de plusieurs fondateurs. « La condition des solopreneurs n’est pas enviable. C’est dur. Il y a trop de travail et cela déteint sur la vie personnelle » , juge Romain Dehaussy. Philippe Botteri ne partage pas cet avis, affirmant que « ce n’est pas un critère ». « Le sujet de la répartition des rôles dans l’entreprise est plus important. À la fin, il faut un CEO pour prendre une décision.”

Une pluie de levées supérieures à 100 millions d’euros

Mirakl a pulvérisé le record de fonds levés par une startup française en une opération. En annonçant une série D de 257,8 millions d’euros, la marketplace détrône Meero, qui détenait le titre depuis l’an dernier (205 millions d’euros). La jeune pousse fait donc son entrée dans le club des licornes tricolores.

Avec un financement complémentaire de 190 millions d’euros dans le cadre de sa série C (300 millions d’euros au total), Ÿnsect arrive en deuxième position. L’expert de l’élevage d’insectes et la fabrication de farine destinée à nourrir les animaux est positionné sur un créneau porteur, qu’a également investi par InnovaFeed – qui est, elle aussi, en très grande forme.

Le spécialiste de l’analyse des comportements des internautes sur les sites et applications Contentsquare a, de son côté, bouclé une série D à hauteur de 154 millions d’euros. De quoi, au même titre que Mirakl, dépasser le milliard de dollars de valorisation et accéder au fameux statut de licorne.

ManoMano récidive, se classant pour la deuxième fois consécutive dans le top 10 annuel, avec sa série E de 125 millions d’euros. Preuve en est que les services aux particuliers sont toujours aussi séduisants.

Un autre record, puisque Lydia a décroché la plus grosse levée jamais recensée dans la FinTech. Avec sa série B à hauteur de 112 millions d’euros – en deux tours de table, de 40 et 72 millions respectivement –, la startup s’impose comme un géant européen du paiement mobile.

BackMarket a levé 110 millions d’euros en série B. L’expert des appareils électroniques reconditionnés, qui a réuni cette somme avant la crise sanitaire, est largement dopé par celle-ci. Pour sa part, avec une série C à hauteur de 104 millions, la néo-banque Qonto s’installe doucement dans le paysage. Tout comme, Kinéis qui, avec une opération à 100 millions, est le fer de lance de la SpaceTech française – un secteur en pleine accélération.

Des secteurs confortés par la crise…

Le top des 10 levées de 2020 n’est, selon Boris Golden, « pas forcément représentatif des tendances générales et actuelles » au sein de l’écosystème. En veut pour preuve le groupe de quatre secteurs s’étant le plus démarqué.

Sans grosse surprise, la FinTech arrive largement en tête cette année. Elle a concentré 10,41 % des fonds levés (444,6 millions d’euros) et 6,14 % des opérations (36). Seule Lydia est néanmoins parvenue à se hisser dans le top 10. « Le secteur déborde, comme à son habitude, de partout. C’est une valeur sûre » , pointe Boris Golden. Romain Dehaussy note, qui plus est, que « le secteur enregistre moins de levées au niveau européen en 2020, mais continue dans le même temps à progresser en France ». Une carte à jouer.

Largement portée par le contexte sanitaire, les technologies médicales ont réuni 6,35 % des fonds levés (271,1 millions d’euros) et 7,51 % des tours de table (44). Le secteur a enregistré 6 mois au-dessus des 20 millions d’euros. Une tendance de fond semble, cela dit, se confirmer puisque la MedTech était en pôle position des financements l’an dernier. « Les services en ligne bouleversent la façon de soigner » , assure Romain Dehaussy.

Plus inattendu : le tour de force de la DeepTech, qui compte toujours plus de pépites en France. En 2020, le secteur a représenté 7,05 % des fonds levés (301,2 millions d’euros) et 4,95 % des opérations (29). Quantique, IA, cloud… Le secteur a de quoi se réjouir : une volonté politique existe pour renforcer ces technologies stratégiques. « La croissance est soutenue sur ce créneau. 20 des 100 entreprises européennes les plus prometteuses en la matière sont françaises… et la courbe est exponentielle » , commente Philippe Botteri.

La BioTech, avec 6,13 % des fonds levés (261,9 millions d’euros) et 5,12 % des tours de table (30), reste une valeur sûre d’année en année. Des levées majeures ont eu lieu dans le secteur en 2020, à l’image des 44,5 millions d’euros amassés par SparingVision. Fait notable, qui plus est : il s’agit d’un secteur assez harmonieusement réparti sur le territoire.

… quand une poignée d’autres en pâtissent

Le voyage paie inévitablement les pots cassés de la pandémie de Covid-19. Sans être un des secteurs les plus prolifiques ces dernières années, il s’en sortait de façon honorable. En 2020, il chute à son plus bas niveau historique : seulement 0,21 % des fonds levés (8,9 millions d’euros)… et 5 petites opérations à se mettre sous la dent (soit 0,85 % du total).

Deux autres déceptions dans l’écosystème : la LegalTech et les services administratifs ainsi que la Smart Industry, qui sont aussi à la peine cette année. Le premier secteur a ainsi recueilli 0,91 % des fonds levés (39,06 millions d’euros) et 2,56 % des tours de table (15), bien en-deçà de ce à quoi il a pu nous habituer. Le second ne s’en sort guère mieux, puisqu’il représente 0,42 % des fonds levés (17,85 %) et 1,88 % des opérations (11).

Pour 2021, être serein mais vigilant

L’écosystème tech, qui peut se satisfaire de ne pas avoir connu les difficultés rencontrées par d’autres secteurs en 2020, commence cette nouvelle année sur des bases solides. La transition numérique s’accélère dans tous les domaines, ce qui laisse présager de belles levées de fonds dans les prochains mois. « Les entreprises dont les produits font appel à l’intelligence artificielle sont amenées à se renforcer. Elles composent une large part des deals ces derniers temps » , relève Romain Dehaussy. Une tendance qu’a également notée par Philippe Botteri, qui mise sur « les solutions liées à la collaboration et l’automatisation ». Un scope qui laisse la voie libre à une montée en puissance (déjà bien entamée, dans les faits) des startups SaaS.

L’autre secteur à surveiller, à en croire Romain Dehaussy : la PropTech. « On voit une lame de fond, puisque de nombreux fonds spécifiques se créent » , indique-t-il. Selon l’expert, les startups qui se sont emparées des « sujets à impact » tireront également leur épingle du jeu en 2021. « Ça concerne les GreenTech et tout ce qui a trait aux problématiques sociétales. »

Sur le front des investisseurs, la présence de fonds étrangers – notamment américains – devrait encore s’accroître. « Ils regardent tous dans notre direction, puisque nos porteurs de projet font preuve d’une grande créativité » , lance Romain Dehaussy, jugeant que « c’est du pain béni pour les entrepreneurs ». Par ailleurs, les corporates sont de plus en plus intéressés par les jeunes pousses. « Ils lancent de nombreux fonds qui sont destinés à ces dernières, mais sont aussi partants pour en acquérir quelques-unes » , affirme le spécialiste. La maturation de l’écosystème devrait donc se poursuivre, suite à une année qui a fait la démonstration de sa robustesse. « 2020 a été prolifique au regard du contexte général. Et les empires se construisent souvent en temps troubles » , soutient Boris Golden, optimiste.

Article écrit par Arthur Le Denn
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