Le rachat d’Hornetsecurity par l’américain Proofpoint en mai 2025 n’a rien d’illégal, ni même d’inhabituel. C’est la vie des affaires. Mais que l’Europe laisse partir sans réagir un acteur clé de la cybersécurité, par ailleurs déjà propriétaire de la pépite française Vade, voilà ce qui devrait alerter. Deux spécialistes européens de la protection des emails absorbés d’un coup. Résultat : des milliers de clients, entreprises et administrations confondues, voient leurs données critiques passer sous juridiction américaine. Cloud Act, FISA… l’arsenal est connu. Et il continue de s’imposer sans conditions.

Ce type d’opération devient banal, et c’est bien là tout le problème. Chaque fois que l’on cède un pan stratégique de notre infrastructure numérique à une puissance étrangère, on s’éloigne un peu plus de l’idée même d’autonomie. Dans une alerte adressée à l’État, le député Philippe Latombe a proclamé une « faute politique ». Il interroge : sans anticipation ni pilotage stratégique, comment espérer préserver à l’avenir la maîtrise de nos outils numériques essentiels ?

L'Europe au pied du mur : la fin des illusions numériques

L’Europe numérique n’a plus le luxe d’attendre. Le retour de Trump, les tensions commerciales, les désaccords sur l’Ukraine ou le climat… tout montre que les équilibres géopolitiques se déplacent. Et le numérique, devenu levier de puissance, n’y échappe pas.

Que Darwin EU, programme de santé publique européen, envisage Microsoft comme hébergeur - après l’épisode du Health Data Hub et malgré les alertes de la CNIL - en est un signal. D’autant que les États-Unis affichent ouvertement leur hostilité à la régulation européenne, critiquent le RGPD et dénoncent un protectionnisme réglementaire qui nuirait à leurs champions technologiques.

L’Europe peine à parler d’une seule voix. Les divergences d’intérêts entre États, les dépendances économiques, la crainte d’irriter Washington… tout cela freine l’émergence d’une position commune et ambitieuse. Le volontarisme fait souvent défaut, et les décisions se diluent dans des compromis stériles.

Mais heureusement, une autre transformation s’amorce. Elle ne vient pas des sommets institutionnels, mais du terrain. Des utilisateurs, entreprises comme particuliers. Ceux qui vivent les risques, les pressions, les choix technologiques au quotidien — et qui, de plus en plus, décident d’agir par eux-mêmes.

Un réveil bien réel, mais encore fragile

Depuis l’investiture de Donald Trump, les marques d’intérêt et commandes d’entreprises, collectivités et même de particuliers ont explosé*. Cela montre que les lignes bougent et ça n’est pas un hasard. Les DSI, les RSSI, les acheteurs publics n’attendent plus qu’on leur dise quoi faire. Ils voient le monde changer et prennent les devants. Les appels d’offres évoluent, les discussions s’ouvrent et ce faisant, certains arbitrages se déplacent. Le sujet s’impose comme stratégique.

Mais ce réveil, aussi encourageant soit-il, reste fragile. Il repose sur des volontés dispersées, sur quelques leaders éclairés et sur une sensibilité grandissante dans l’opinion. Or, sans impulsion politique forte, sans traduction dans les règles de la commande publique ou sans soutien financier structuré, cette dynamique peut encore s’éteindre.

Le moment exige une politique industrielle claire avec des règles lisibles et des critères assumés. Et une responsabilité collective des décideurs publics qui doivent comprendre que la souveraineté n’est pas qu’une option à cocher, mais un choix stratégique de long terme. Chaque jour qui passe rend la sortie plus coûteuse. Chaque contrat signé sans exigence souveraine referme un peu plus la porte. Ce qu’on n’anticipe pas maintenant, on le subira probablement demain.

Et si une politique ambitieuse peine à se dessiner à l’échelle européenne — ce qui semble aujourd’hui probable — alors il faudra avoir le courage d’agir au niveau national. Ne rien faire sous prétexte d’attendre l’Europe reviendrait à prolonger notre dépendance.

Ni boycott ni protectionnisme : un retour nécessaire à l'équilibre

Soyons clairs : revendiquer notre souveraineté numérique ne relève ni du protectionnisme ni d’une hostilité quelconque envers les GAFAM. Il s’agit simplement de rétablir un équilibre sain, fondé sur la réciprocité et la maturité stratégique.

Privilégier des solutions françaises ou européennes pour gérer nos données sensibles, c’est tout sauf une déclaration de guerre économique. C’est un acte naturel pour un continent qui prétend encore peser sur son propre destin. 

*Nous avons pu observer chez Leviia, une multiplication par 6 du trafic lié à la requête « cloud français », 3 fois plus de commandes venant de particuliers et des prises de contact de la part d’entreprises et de collectivités autour de l’enjeu de souveraineté qui ont bondi de plus de 40%.