À Paris, lors de l’European DeepTech Week, une question revenait dans presque tous les échanges : l’Europe peut-elle bâtir un écosystème deeptech capable de faire émerger les champions mondiaux de demain ?
Dans le quantique, ma conviction est simple : oui, l’Europe le peut. Mais à une condition : nous devons cesser de parler de ces technologies comme d’un horizon abstrait, d’une promesse lointaine ou d’une curiosité de laboratoire. Le quantique est déjà un sujet industriel, stratégique et économique.
La vraie question n’est plus de savoir si ces technologies compteront, mais de savoir qui les construira, qui les déploiera, qui les achètera, et qui en captera la valeur.
Le faux débat : « le quantique est-il prêt ? »
Dans beaucoup d’entreprises, le raisonnement reste le même : le sujet est intéressant, prometteur, stratégique même, mais pas encore prêt. Et c’est précisément là que se situe l’erreur.
Le calcul quantique ne s’imposera pas le jour où une machine deviendra soudainement parfaite, sans bruit et universellement supérieure aux supercalculateurs. La révolution de l’ordinateur quantique arrivera par vagues, par hybridation, par intégration dans des workflows existants, par apprentissage organisationnel.
La mauvaise question est donc : « Le quantique est-il prêt ? » La bonne est : « Sommes-nous prêts à apprendre à l’utiliser ? »
Aujourd’hui, les ordinateurs quantiques ne remplacent pas le calcul classique (et ils ne le feront jamais). Ils viennent compléter des architectures existantes. L’avenir sera hybride : calcul haute performance, intelligence artificielle et quantique fonctionneront ensemble. Dans ce contexte, la valeur ne se joue pas uniquement sur la puissance brute d’une machine, mais sur la capacité à intégrer des briques quantiques dans des chaînes de valeur réelle.
Attendre une machine idéale revient souvent à repousser l’essentiel : identifier les bons problèmes, traduire des contraintes métier en modèles exécutables, établir des baselines classiques robustes, définir des indicateurs de performance, structurer une gouvernance, former les équipes. Ce travail prend du temps. Et il crée un avantage cumulatif.
Les cas d’usage se multiplient sur une échelle de temps de quelques années
Les ordinateurs quantiques ont un potentiel industriel immense et vont rebattre les cartes dans de nombreux domaines stratégiques.
La simulation, d’abord, parce que la nature elle-même est quantique. Pour la simulation de molécules, de matériaux nouveaux, la modélisation de phénomènes chimiques complexes, la conception de batteries, les calculateurs quantiques ouvrent des perspectives qui resteront inatteignables pour des technologies traditionnelles.
Ensuite l’Europe, en tant que continent industrialisé, regorge de problèmes d’optimisation : logistique, mobilité, énergie, réseaux énergétiques ou de télécoms, opérations industrielles. Il faut évidemment rester sérieux : tous les cas d’usage n’ont pas le même niveau de maturité. Tous les problèmes d’optimisation ne connaîtront pas une accélération quantique. Mais pour certains, ce sera le cas, sans avoir à attendre un ordinateur corrigé des erreurs. Simplement en intégrant le quantique dans des workflows hybrides.
Troisièmement, le quantique va bouleverser les méthodes de cryptographie. Rappelons-le, la cybersécurité relève déjà d’un enjeu de souveraineté très concret. Dans ce domaine, l’Europe n’a pas les moyens d’être dépendante, ce ne serait pas une stratégie mais une capitulation sur notre souveraineté.
Enfin, à la croisée de l’IA et du quantique, nous voyons émerger un champ stratégique, même si beaucoup reste à démontrer, que l’Europe ne peut pas se permettre de regarder de loin.
La convergence entre l’intelligence artificielle, les données à haute dimension et les méthodes quantiques revêt une importance stratégique. Elle pourrait déboucher sur de nouvelles approches dans les domaines des espaces de caractéristiques en IA, des modèles génératifs, de la découverte scientifique et de l’apprentissage économe en données.
Autrement dit, le secteur mûrit et les cas d’usage réels se multiplient. Certes cette maturité diffère selon les secteurs, ainsi que les échelles de temps et les business models sont encore à construire, mais la direction est claire.
L’Europe peut accélérer l’émergence de la deeptech en intensifiant la commande publique
L’Europe part avec des atouts considérables. Nous avons des chercheurs parmi les meilleurs au monde, des expertises de pointe en photonique, en physique, en mathématiques et en informatique, des équipes hardware de très haut niveau et des capacités logicielles en nette progression. Dans plusieurs segments du quantique, l’Europe est à la frontière technologique.
Autrement dit, notre problème n’est pas d’abord un problème de science. Ce n’est même pas uniquement un problème de financement public.
L’un des enseignements les plus clairs des échanges que j’ai eus la semaine dernière est le suivant : l’Europe mobilise déjà des moyens publics importants. Ce qui manque encore, trop souvent, c’est leur traduction en demande réelle, en débouchés industriels, en accès au marché.
C’est là que se situe aujourd’hui le vrai point de bascule.
Depuis plusieurs années, l’Europe s’est structurée pour faire émerger ses deeptechs. C’est indispensable. Mais une deeptech ne change pas d’échelle avec des aides seules. Elle change d’échelle avec des premiers clients exigeants, des pilotes en environnement réel, des références industrielles, des décisions d’achat qui lui donnent à la fois crédibilité, revenus et trajectoire.
C’est pourquoi je crois que nous devons désormais consacrer une part bien plus importante de notre effort à la commande publique et au soutien de l’écosystème européen.
Trop de deeptechs européennes restent admirées, observées, parfois financées, mais encore insuffisamment déployées. Elles sont reconnues comme stratégiques, sans être traitées comme telles dans les décisions d’achat.
Or c’est précisément ce qui manque aujourd’hui à une partie de l’écosystème : le passage du statut de « technologie prometteuse » à celui de « technologie indispensable ».
Dans la défense, l’énergie, les transports, la santé, les infrastructures ou la cybersécurité, l’Europe dispose d’acheteurs publics capables d’envoyer des signaux de marché puissants. Tant que nous restons concentrés sur l’amont, nous aidons à faire naître des innovations. Nous ne les aidons pas assez à devenir des solutions essentielles.
Le maillon manquant européen : l’implication des industriels
Cela vaut pour les acteurs publics. Cela vaut tout autant pour les grands groupes européens.
Pendant trop longtemps, beaucoup de grandes entreprises ont regardé le quantique comme des spectateurs curieux. Intéressés, informés, souvent bien intentionnés, mais spectateurs malgré tout.
Cette phase doit se terminer.
Les grands corporates européens ont aujourd’hui une responsabilité stratégique. Ils doivent comparer les solutions européennes. Ils doivent tester plus tôt. Ils doivent devenir des bêta-testeurs exigeants. Ils doivent avoir accès à des cas d’usage réels. Et lorsque les solutions sont pertinentes (ou en passe de le devenir), ils doivent acheter.
Car la souveraineté technologique ne se construira pas à coups de déclarations. Elle se construira par des engagements concrets. Et, très souvent, le premier de ces engagements est un engagement commercial.
Il faut accepter une vérité simple, parfois inconfortable : si nous affirmons vouloir une souveraineté européenne, mais que nous achetons par défaut des solutions extraeuropéennes, alors nous finançons nous-mêmes la dépendance que nous cherchons à éliminer.
La souveraineté n’est pas un communiqué de presse. C’est une décision d’achat.
La bonne nouvelle, c’est que le mouvement est enclenché.
Davantage de grands groupes s’intéressent sérieusement aux technologies quantiques. De plus en plus d’initiatives européennes vont dans le bon sens pour accompagner le changement d’échelle. L’Europe a les talents, les entreprises, les cas d’usage et la profondeur scientifique pour faire émerger ses propres champions.
Ce qu’il lui manque encore, ce sont des réflexes collectifs à la hauteur de ses ambitions : financer plus patiemment, assumer le risque de soutenir le quantique, acheter plus tôt.
Dans le quantique, le choix qui se présente à nous est clair :
Voulons-nous d’une Europe qui ne se réduise au rôle de marché pour les technologies des autres ? Ou voulons-nous d’une Europe qui invente, conçoit, déploie et maîtrise ?
Je crois dans le réveil d’une Europe qui se transforme en puissance qui construit.
Et pour cela, l’effort doit être collectif : des instances politiques aux industriels établis, chacun doit contribuer à ce réveil.