«Nous sommes réunis aujourd’hui pour ce qui sera, je l’espère, un moment fondateur.» D’entrée de jeu, Thomas Reynaud, directeur général d’Iliad, a donné le ton à l’occasion d’une conférence de presse organisée par Scaleway, la filiale dédiée du cloud du groupe de Xavier Niel.

Lors de cet événement à deux pas de l’Élysée, Iliad, Ardian, Artefact, Bull, Capgemini, EDF, Orange et Scaleway ont annoncé la création d’un consortium, baptisé «AION», pour bâtir une gigafactory d’IA en France. Cette dernière serait éparpillée sur plusieurs sites en France et doit atteindre à terme une puissance de calcul d’un gigawatt. La première tranche du projet fixe un objectif initial à 100 mégawatts, mais les modalités définitives restent à définir.

Et pour cause, le groupement, qui rassemble 28 entreprises à l’heure actuelle, vise à porter une candidature française dans le cadre du programme européen des gigafactories d’IA, qui sont des infrastructures clés pour faire tourner les modèles d’IA. L’an passé, la Commission européenne avait lancé un appel à manifestation d’intérêt pour mesurer l’appétit des États-membres de l’UE sur le sujet. Ce sont alors 76 manifestations d’intérêt, proposant de créer des gigafactories d’IA dans 16 pays sur 60 sites différents, qui avaient été reçues par l’exécutif européen. Reste désormais à lancer un appel d’offres sur lequel le consortium «AION» défendant les couleurs de la France souhaite se positionner dès aujourd’hui.

Un projet à 10 milliards d’euros

En prenant les devants avant même l’ouverture de l’appel d’offres, Iliad et les autres acteurs embarqués dans l’aventure espèrent sans doute que ce lobbying leur permettra de concrétiser un projet chiffré à près de 10 milliards d’euros. Dans ce cadre, Iliad s’est dit prêt à mobiliser une enveloppe de 4 milliards d’euros.

Outre des grands groupes comme Orange, EDF, Cagemini, le consortium comprend des noms bien connus de la French Tech, à l’image de Kyutai, le laboratoire d’IA initié par Xavier Niel, Rodolphe Saadé et Eric Schmidt, Hugging Face, licorne franco-américaine à l’origine d’une bibliothèque open-source de modèles d’IA, Quandela, l’un des fers de lance tricolores dans le quantique, ou encore VSora, fournisseur de puces électroniques dédiées à l’IA qui ambitionne de concurrencer Nvidia. En revanche, pas de trace pour l'instant de Mistral AI, qui a annoncé plus tôt cette année son intention d'investir 1,2 milliard d'euros pour se doter de centres de données en Suède.

«Mistral AI aurait toute sa place dans ce consortium, des discussions sont en cours», a précisé Damien Lucas, le directeur général de Scaleway. «Je suis satisfait de voir émerger une équipe de France de l’IA. Aujourd’hui, nous présentons un premier lot de 28 sociétés, mais nous serions ravis d’avoir d’autres acteurs à nos côtés pour répondre à l’appel d’offres de la Commission européenne», a ajouté Emmanuel Le Roux, directeur général de Bull, géant français des systèmes de calcul haute performance et quantiques.

«Il ne faut pas répéter les erreurs du cloud»

Avec cette «équipe de France», l’objectif est de couvrir l’ensemble de la chaîne de valeur de l’IA, des supercalculateurs et microprocesseurs jusqu’aux centres de données, en passant par les modèles d’IA et le cloud. Justement, sur la question du cloud, le traumatisme reste vivace pour les acteurs technologiques français, alors qu’AWS, Google Cloud et Microsoft Azure ont écrasé le marché pour ne laisser que des miettes à des acteurs comme OVHcloud et Scaleway. «On a une conviction, c’est qu’il ne faut pas répéter les erreurs du cloud. On doit passer à l’action, on doit changer d’échelle, on doit sortir du cadre», a estimé Thomas Reynaud.

Dans cette perspective, le directeur général d’Iliad estime que ce projet pourrait être une aubaine pour doper la commande publique dans l’IA, faisant un parallèle entre la Nasa et SpaceX. «On ne veut pas des subventions, on veut de la commande publique. L’enjeu, c’est de sécuriser les infrastructures pour construire l’IA européenne de demain», a-t-il confirmé, en espérant recevoir «plusieurs centaines de millions d'euros de commandes publiques» de la part de la Commission européenne et de l'État français si l'appel d'offres européen est remporté. Avant d’ajouter : «Il n’y aura pas 27 gigafactories dans les 27 pays de l’UE. C’est une opportunité histoire d’avoir une gigafactory en France. Ce serait un énorme échec si ça ne se concrétisait au regards des atouts de notre pays.» Au niveau des atouts, le dirigeant fait surtout référence à l’énergie décarbonée accessible en abondance à un prix attractif et au bassin de talents dont regorge l’Hexagone.

Un consortium pour «inverser la tendance» face aux États-Unis

Avec ce consortium, l’objectif est de proposer une infrastructure performante pour proposer une véritable alternative crédible aux hyperscalers américains, de confiance pour se prémunir des lois extraterritoriales américaines et chinoises, et ouverte avec une approche open-source pour favoriser la recherche. Et il y a urgence alors que l’adoption de l’IA s’accélère aux quatre coins du globe. «Aujourd'hui, 80 % de la puissance de calcul mondiale est sur le territoire américain», déplore Damien Lucas, qui estime que le consortium «AION» représente une «opportunité d'inverser la tendance».

Se pose maintenant la question des moyens financiers mobilisés pour permettre à la France et à l’Europe de revenir dans la course à l’IA. Aux États-Unis, les milliards de dollars pleuvent sur l’IA, comme en témoignent le projet «Stargate» à 500 milliards mené par Softbank, Microsoft et Nvidia, et le projet «Terafab» pour lequel Elon Musk prévoit d’investir au moins 55 milliards destinés aux puces pour l’IA, la robotique et les centres de données dans l'espace. A terme, le projet vise à produire des puces capables de soutenir entre 100 et 200 gigawatts de puissance de calcul sur Terre, et un térawatt dans l'espace. Des échelles démentielles qui interrogent sur la capacité de la France et l’Europe à rivaliser.

Mais le consortium «AION» prouve qu’il existe une volonté commune entre plusieurs acteurs, parfois concurrents, pour unir leurs forces et s’offrir les moyens de faire naître des projets ambitieux sur le Vieux Continent. La balle est désormais dans le camp de Bruxelles pour publier un appel d’offres particulièrement attendu pour faire sortir de terre une gigafactory d’IA dans l’Hexagone.