En l’espace de trois ans, la French Tech aura connu un cycle complet : un pic historique à plus de 13 milliards d’euros levés en 2022, puis une contraction de 36 % en 2023 (8,3Mds€) et de 17 % en 2024 (6,9Mds€). En 2025, selon nos chiffres, les montants se stabilisent légèrement en dessous, à environ 6,8 milliards d'euros pour 528 opérations recensées, contre 660 en 2024 et 808 en 2023.

Un “retour à la normale” plus qu’un décrochage pour la French Tech

Pour une partie des investisseurs, ce niveau constitue moins un palier déprimé qu’une sortie de creux, après le cycle baissier 2023-2024. « Les quasi 7 milliards de 2025 marquent plutôt une reprise qu’un nouveau recul : on sort du cycle bas de 2023-2024 avec un marché qui a changé », résume Guillaume Simonaire, Partner chez Founders Future.

Même lecture chez Serena, mais avec un rappel des excès récents : « On revient à un marché plus sain, plus raisonnable, alors que dans l’IA les montants investis aux États-Unis restent franchement vertigineux », souligne Stéphanie Nizard, Partner chez Serena.

Du côté de 50 Partners, la mise en perspective historique relativise le sentiment de “retour en arrière” : « En dix ans, on est passé d’environ 600-700 millions à près de 7 milliards par an ; revenir au pic des 13 milliards n’est ni réaliste ni forcément souhaitable, car trop de cash finit par pousser à la déraison », rappelle Jérôme Masurel, cofondateur et CEO de 50 Partners.

Les valorisations extravagantes de certaines licornes dans la French Tech, aujourd’hui déclassées, sont citées comme exemples des dérives possibles lorsque l’abondance de capital n’est pas alignée sur des fondamentaux solides.

Ce nouvel équilibre s’accompagne d’une recomposition par stades : en 2025, l’amorçage reste ultra-dominant avec 366 tours Seed (près de 70 % des opérations) et 104 séries A. Les tours de croissance (séries B et C, late stage) se font plus rares : 59 opérations seulement au-delà de la série A, dont 14 séries C et 3 tours late stage.

À relire — Les récapitulatifs des levées de fonds depuis 2016 :

Derrière la stabilité globale, une dépendance forte aux méga-tours IA

Si le total frôle les 6,8 milliards d'euros, l’année 2025 reste profondément marquée par la méga-levée de Mistral AI (1,7Md€). Sans ce tour, le volume de capitaux déployés retomberait mécaniquement autour de 5,1 milliards d'euros, soit un niveau qui se rapproche davantage des années 2019 et 2020 que du cycle 2021-2022.

Ce phénomène concentre mécaniquement la performance sur quelques dossiers IA et rend l’écosystème français particulièrement sensible aux cycles des grandes valeurs technologiques, notamment aux États-Unis. « Nvidia capte aujourd’hui une grande partie de la valeur de l’IA en Bourse ; si une correction arrive sur le Nasdaq, elle aura forcément des répercussions sur l’écosystème français », prévient Guillaume Simonaire.

Pour autant, il estime que l’époque de la “croissance à tout prix” est derrière nous. Les tours sont désormais filtrés beaucoup plus sévèrement sur la capacité à générer du revenu, avec un regard précis sur les signaux de traction.

Même son de cloche chez Serena, qui voit se multiplier les signaux de surchauffe : déclarations de dirigeants évoquant une part d’irrationalité, enthousiasme jugé excessif de certains investisseurs, et surtout déconnexion entre montants investis et bénéfices économiques réels.

« On voit des signes de bulle, avec un décalage massif entre les capitaux investis et les gains business concrets, et un taux d’échec très élevé des projets pilotes d’IA générative déployés en entreprise », observe Stéphanie Nizard. L’analogie avec la bulle des télécoms est explicitement évoquée, en rappelant que des infrastructures coûteuses avaient été déployées à grande vitesse avant d’être pleinement utilisées.

Chez XAnge, la correction est considérée comme un scénario probable à horizon un à deux ans, avec un impact différencié selon la qualité des modèles économiques : « On pense qu’une correction arrivera tôt ou tard sur l’IA : le jour où les grands leaders du Nasdaq corrigeront de 10, 15 ou 20 %, la moitié des petites startups du secteur disparaîtra et l’autre moitié prendra beaucoup de valeur », estime Cyril Bertrand, CEO and Managing Partner de XAnge. « Nos portefeuilles sont conçus pour être antifragiles, perdre des sociétés fait partie du modèle ; l’enjeu est d’accompagner celles qui sortiront renforcées de l’éclatement de la bulle », poursuit-il.

Dans ce contexte, la capacité des scaleups françaises à soigner leur equity story devient décisive : « Une correction sur l’IA aurait un impact direct sur les valorisations en France : d’où l’importance de soigner son equity story », insiste Stéphanie Nizard.

IT & IA et deeptech en tête

Sur le plan sectoriel, 2025 consacre la domination du tandem IT & IA / deeptech. L'IT & IA atteint environ 2,1 milliards d'euros, en hausse de quelque 500 millions d'euros par rapport à 2024. La deeptech frôle les 939 millions d'euros, en nette progression par rapport à l’an dernier (560M€). Suivent la fintech (433M€), la medtech (409M€) et la biotech (398M€).

À l’inverse, certains piliers de la transition prennent froid : la mobilité retombe aux alentours de 180 millions d'euros (après une année 2024 portée par plusieurs méga-tours et un score de 728M€) et l’énergie accuse aussi un recul d’une centaine de millions d’euros (pour atteindre 325M€).

Pour de nombreux fonds, la priorité est désormais d’articuler l’IA avec ces verticales. Chez XAnge, la thèse sectorielle reste résolument technologique, mais se détourne de la bataille perdue des infrastructures : « Le SaaS a été vilipendé parce que l’IA a pompé tout l’oxygène dans la pièce, mais il va revenir : l’IA ne remplacera pas le SaaS, quelqu’un devra adapter ces technologies aux besoins métiers », insiste Cyril Bertrand.

Founders Future fait le même pari sur les couches applicatives et la spécialisation verticale : « L’IA capte aujourd’hui la majeure partie des financements, mais il faut maintenir l’effort : l’Europe a un vivier de talents qui lui permet de concurrencer Américains et Chinois, au moins sur les IA applicatives », plaide Guillaume Simonaire.

La deeptech, souvent imbriquée avec des briques IA, reste vue comme un socle stratégique pour l’Europe : « On n’a pas vu de ralentissement sur nos sujets deeptech : il y a énormément de valeur dans ce secteur, et c’est un axe important du développement européen », insiste-t-il.

Licornes : l’exception plutôt que la règle

En 2025, seule Zama rejoint le club des licornes tricolores, grâce à une série B de 49M€ en juin. À noter que Brevo a aussi rejoint le club mais avec une opération de LBO et que Loft Orbital, valorisée au-delà du milliard après une série C de 170 millions d'euros, conserve son siège social à San Francisco.

En 2023, seule la pépite Mistral AI a réussi à accéder au rang des startups valorisées à plus d'un milliard. En 2024, 3 autres jeunes pousses sont entrées au club : Pennylane, Pigment et Poolside. Si l’on exclut les sociétés cotées ou celles dont le siège est situé hors de France, on recense donc 31 licornes “strictement hexagonales”.

Les promesses de multiplication de licornes tricolores capables de s'imposer à l'échelle internationale seront donc visiblement dures à tenir. L'Hexagone s'était fixé l'objectif des 100 licornes d'ici 2030 - voire des 10 décacornes, au-delà du seuil des 10 milliards d'euros de valorisation.

Pour Serena, ces trajectoires doivent rester l’exception, non la norme : « En venture, on fait un métier d’outliers : notre rôle est d’augmenter la probabilité de réussite de celles et ceux qui peuvent atteindre ce niveau », résume Stéphanie Nizard.

Founders Future se montre tout aussi pragmatique : « Le statut de licorne n’est pas un objectif en soi : on cherche surtout des sociétés avec des fondamentaux économiques forts et qui répondent à de vrais besoins », souligne Guillaume Simonaire. Chez XAnge, la grille de lecture s’est déplacée des licornes vers une compétition beaucoup plus globale, notamment dans l’IA : « Dans la course à l’IA, les frontières sont en grande partie gommées : on se bat avec la terre entière, et simplement parler de licornes ne suffit plus pour décrire l’enjeu », note Alexis du Peloux, Partner chez XAnge.

Des fonds bien dotés, mais un recyclage du capital plus lent

Autre paradoxe relevé par plusieurs fonds : si les montants investis ont été divisés par deux depuis 2022, les véhicules eux-mêmes se sont considérablement musclés. Beaucoup d’équipes disposent aujourd’hui d’un niveau de dry powder élevé, mais déployé de manière plus prudente, avec des comités d’investissement plus exigeants et des allocations plus concentrées sur les meilleurs dossiers. « La dry powder est là, mais elle est utilisée de manière nettement plus sélective : la compétition est très forte sur les très bons dossiers et il faut se positionner très vite », observe Guillaume Simonaire.

Sur le terrain des liquidités, Founders Future pointe également un différentiel persistant entre Europe et États-Unis en matière d’IPO et de grandes sorties. « Il y a toujours un sujet de liquidités : en Europe, on a moins de sorties et d’IPO qu’aux États-Unis ; chez nous, on a signé cinq exits cette année, mais le marché reste loin des standards américains », souligne-t-il. Tant que les introductions en Bourse et les opérations de M&A significatives restent rares, le recyclage du capital se fait plus lentement et renforce cette discipline dans le déploiement des fonds.

Chez XAnge, ce contexte se traduit aussi par des attentes accrues du côté des investisseurs institutionnels : certains LPs reconstituent désormais la valeur des portefeuilles sans les “mastodontes” pour obtenir « une vision plus lucide de la performance du portefeuille ». Là encore, l’idée est de s’assurer que la création de valeur ne repose pas uniquement sur quelques très grands gagnants, mais sur un socle plus large de participations capables de délivrer des sorties crédibles.

Un marché toujours très francilien, mais des bassins régionaux clés

En 2025, la région Île-de-France capte à elle seule environ 5,17 milliards d'euros sur les 6,8 milliards levés, soit près de 76 % des montants, contre 72 % en 2024 et 61 % en 2023. Paris et sa région concentrent également 308 des 528 tours recensés.

Derrière, quelques bastions se distinguent : l'Auvergne-Rhône-Alpes dépasse les 300 millions d'euros (50 opérations), suivie de l'Occitanie (394M€ / 36 opérations), la Provence-Alpes-Côte d’Azur (369M€ / 25) et les Hauts-de-France (152M€ / 15).

Ce tropisme francilien se combine avec une internationalisation rapide des revenus : une part croissante du chiffre d’affaires des startups françaises est réalisée hors d’Europe, alors même que les équipes R&D restent majoritairement basées sur le territoire.

Founders Future l’a systématisé dans sa stratégie : « Dans notre portefeuille late stage, plus de 70 % du chiffre d’affaires est déjà généré hors d’Europe : on encourage très tôt les startups à se couvrir en allant chercher du revenu aux États-Unis et ailleurs », explique Guillaume Simonaire.

Cette dynamique n’est pas sans conséquence sur la géographie des sièges sociaux, certains dossiers basculant progressivement côté américain, tandis que les équipes techniques demeurent en grande partie en France.

Un amorçage sous tension

Si le nombre de tours en seed reste élevé en 2025, plusieurs signaux pointent un risque structurel sur l’amorçage : fonds plus gros, tickets minimum en hausse, et transfert tacite d’une partie du rôle de premier financeur vers les business angels et family offices. Cette configuration est perçue comme fragile, car ces acteurs individuels ne peuvent assumer seuls la charge de financement d’un pipeline de projets sur des cycles de 10 à 20 ans.

Pour Jérôme Masurel, c’est aujourd’hui la principale zone de fragilité de la chaîne de financement : « L’amorçage est le vrai point faible de notre écosystème : si personne ne s’occupe du début du tuyau, nous aurons mécaniquement moins de scaleups derrière », insiste-t-il. « Nous aurions besoin, après Tibi 1 et Tibi 2, d’un vrai Tibi 3 dédié à l’amorçage, ainsi que de meilleurs mécanismes pour protéger et encourager les business angels qui financent l’innovation au tout début », plaide-t-il.

Dans ce contexte, la façon de rythmer les tours de table devient centrale. 50 Partners insiste sur la nécessité d’adapter finement les montants levés au stade réel de développement, pour éviter les surfinancements précoces qui fragilisent ensuite l’entreprise :

« Un projet qui lève 10 millions d’euros dès le début, c’est souvent une bêtise : ce qui est important, c’est de rythmer son développement et d’aligner le montant levé sur le niveau réel d’avancement », avertit Jérôme Masurel. « C’est davantage à l’entrepreneur de définir le bon montant à lever de manière objective qu'au fonds dont la proposition d'investissement peut dépendre d'autres facteurs ou d'un autre agenda », ajoute-t-il.

2026 : différenciation, verticalisation IA et stratégie de long terme

Pour les fondateurs qui préparent un tour en 2026, le message des investisseurs est double : il faut à la fois se différencier vraiment sur l’IA, en allant au-delà du simple “couche IA” générique, mais également structurer une stratégie globale, à la fois produit, géographique et financière.

La course aux modèles devient impitoyable : « si un projet reste en surface et peut être dupliqué rapidement par un grand modèle, nous disons non : il faut une intégration très verticalisée et profonde dans les workflows des utilisateurs, des données d’entraînement ciblées et un actif technologique défendable pour survivre », tranche Guillaume Simonaire.

Dans ce cadre, le rôle des fonds dépasse largement l’apport de capital. Founders Future insiste sur la co-construction de la trajectoire à long terme : « Notre travail, en tant qu’investisseur et board member, c’est d’aider les équipes à penser la stratégie de long terme, le prochain coup et la différenciation dans un environnement où la technologie évolue très vite », conclut-il.

Pour XAnge, le contexte de bulle potentielle impose de choisir son camp : profiter de la fenêtre encore ouverte pour lever et viser une sortie rapide, ou au contraire se placer en mode “protection” avec un cash burn maîtrisé afin de traverser l’orage.

Au final, 2025 confirme que l’âge d’or de l’argent facile est derrière nous. La French Tech évolue dans un environnement plus dur, plus polarisé, mais aussi plus mature. Les années 2022-2025 dessinent un nouveau contrat implicite entre entrepreneurs et investisseurs : moins de volume, plus d’exigence, et une obsession commune pour la création de valeur réelle, loin des emballements de la précédente décennie.